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16 septembre 2014

Vertiges de l’impatient

Elle peut arriver, maintenant. Tout est prêt pour le dîner d’anniversaire. Vraiment, il s’est organisé comme un chef : d’abord, il a réussi à éloigner sa belle pour l’après-midi, avec la complicité d’une amie. Puis il a pu se concentrer sur un planning exigeant : courses, fleuriste, cadeau, cuisine, vaisselle, décor, bien, il est dans les temps.  Douche. Rasé coiffé parfumé mais pas trop. Enfin, il a revêtu sa tenue préférée – non, elle n’est pas désuète, elle est vintage.

Vérification panoramique, plus rien ne traine. Il hoche la tête, il contemple. Ça devrait lui plaire.

Si elle est dans un bon jour. Si son visage ne porte pas le masque qui est apparu depuis quelques temps ; depuis quelques mois, pour être honnête avec lui-même. Il essaie d’être lucide. Il a beaucoup lutté contre la lucidité.

C’est passager, je me fais des idées, ce doit être de ma faute, je ne me rends plus compte de ce que je suis. Son air affligé, sombre, fermé. Leurs discussions autrefois pétillantes,  devenues monologues parce qu’il ne veut pas entendre le silence. Dame ! Elle est (il se force à penser le mot) apathique. Ce qu’il peut détester ces journées-là. Il les a secrètement appelées les jours sans elle. Pas tous les jours, pas tout le temps, c’est pile ou face. Inattendu, imprévisible.

Un sursaut. Ne pas anticiper ce qui pourrait assombrir la soirée. Il verra, quand elle rentrera. Impatient de la surprendre et inquiet qu’elle ne réagisse pas, ou pas comme avant.

Il lui aura fallu du temps pour s’autoriser à se poser des questions. S’ennuie-t-elle ? Suis-je devenu à ce point soporifique ? Les yeux las, elle m’écoute ? Non, elle décroche, elle soupire. Ça y est, ma belle est lassée, le fameux étiolement programmé, ça devait bien arriver un jour.

Les soirées à sens unique confirmaient, lui semblait-il, son nouveau statut de vieux schnock. Pourtant, n’est-ce pas, quand les brumes disparaissent, ils continuent d’être heureux, de rire, de s’enlacer, de se taquiner... Tiens, ce matin, ça allait bien, hier aussi ! Les bons jours voilent sa peur. Non, ma belle n’est pas en train de s’éloigner.

Revue de détail. Lumières feutrées, table dressée dans les règles de l’art, assiettes dans leur couverture chauffante – à l’ancienne. Il ouvre la bouteille de vin, c’est un peu tard, la belle doit arriver.

Aborder le sujet avec elle, il n’y parvient pas. Ça n’a jamais été son fort, de crever les abcès. Alors ils ont appris, avec les années, à chorégraphier ces moments si délicats pour lui, à les rendre plus légers : lui, organisant un peu d’exceptionnel, elle, l’encourageant à la confidence, à la confiance des mots. C’est ce même rituel qu’il a préparé pour ce soir et dont il espère à nouveau la magie. Aide-moi à te parler.

Sa belle a aussi des accès d’impatience muette, des exaspérations solitaires. Pour rien, j’ai bien réfléchi, pour rien, ce n’est pas moi, pas de ma faute, je suis le même, et je n’ose plus bouger un cil. Le dédain, bouche sévère, regard qu’il n’arrive pas à croiser. Non, vraiment, je ne peux rien, je n’y suis pour rien.

Qu’est-ce qui durcit ses traits, pourquoi cette froideur. Et cette effrayante faculté à être absente bien qu’assise à ses côtés.

Ses changements d’humeur ne préviennent pas. Il est désemparé, petit, penaud, tout bête. Pas ce soir, pitié, pas ce soir.

Et ça disparaît au matin, au coucher. Elle le quitte avec des baisers et le rejoint hagarde. Elle part lasse et revient gaie. Elle redevient la belle qu’il connait, son amour. Il hait ces montagnes russes. Il veut une accalmie.

Qui va ouvrir la porte ? Ma belle ou celle que je ne connais pas ? Je t’ai préparé une surprise, mais je vis un supplice. Rentre vite.

Il regarde la bouteille. Elle doit être aérée à présent.

Il veut une soirée exceptionnelle, ils boiront à leur amour, à leurs années parfaites et tendres, et tu te souviens, pour tes trente ans, j’avais essayé de faire la même chose, mais quel fiasco culinaire, ils en riront, je me suis amélioré tu ne trouves pas ? Je t’en prie, provoque le sujet, ose me parler de cette distance, de tes silences, aide-moi à te dire mon désarroi.

Il est tard. Trop pour rester immobile une minute de plus. Il était en cheville avec une amie de sa belle qui l’a enlevée pour l’après-midi - expo et bistrot. Mais qu’est-ce qu’elles fichent, toutes les deux ?

- Allô, l’amie-complice ? Elle était bien, cette exposition ? Vous avez terminé ?

Mais la complice est rentrée depuis bien longtemps, seule, et d’ailleurs, elle s’interroge elle aussi, la belle devrait être chez elle, oui, à l’heure qu’il est.

- Non, pas encore... Oui, elle t’appelle quand elle arrive. Promis. Ne t’inquiète pas.

Puisque c’est moi qui m’inquiète pour elle. J’en ai la charge, le monopôle. Je suis son mari son homme son amant. Je ne sais pas quoi faire. Je me perds.

Pour leurs premiers rendez-vous, il avait craint de commettre un faux-pas irrévocable qui la ferait s’évanouir dans la nature. Ce soir, cette vieille peur l’assaille de nouveau.

Cela faisait deux heures qu’il l’attendait, et quatre mois qu’il doutait, quand il reçut l’appel.

- Je suis pompier. Je suis avec votre femme, Elle va bien maintenant. On va la conduire à l’hôpital, pour un examen, pour être sûr. Elle était désorientée, peut-être une perte de mémoire. Elle errait, des passants s’en sont inquiétés. Ça c’est déjà produit, Monsieur ?

- Non. Je ne crois pas. Enfin, peut-être. Si, oui… Je n’ai pas compris.

- Quel âge a votre femme déjà ? Quatre-vingt, si je compte bien ?

- Oui, quatre-vingt ans. Aujourd’hui.

- Ah, tiens, je n’avais pas réalisé sur ses papiers, c’est aujourd’hui. Elle va mieux, je vous la passe. (Hé, les gars, c’est son anniversaire ! Bon anniversaire Madame !)

- Amour, c’est toi ? Oh, j’étais perdue, pardon pardon... Ça va mieux. Tu es à la maison ? J’ai peur. Je ne savais plus, tu sais, comme jamais, je ne pouvais plus, il n’y avait plus rien… Tu viens à l’hôpital ?

- J’arrive, ma belle. Je viens te retrouver.

 

 *****

J'ai écrit cette nouvelle pour participer au concours E-crire Aufeminin 2014. Ne faisant pas partie des 12 finalistes, je peux à présent publier la nouvelle sur ce blog.

Les 12 finalistes de ce concours :  
Démontée
Derrière la voie express
La peinture sur la bouche
Monsieur Belin
Plastique de rêve
Reflet tranchant
Je suis une fille comme les autres
La magie du net
Et ses yeux...
Laisse béton
Rendez-vous à 18h
Adélaïde

11 septembre 2014

« Le capital et son singe », au Théâtre de la Colline

O. m’a invitée hier au théâtre. Je n’y étais pas allée depuis un bail, j’étais heureuse quoi qu’il arrive. L’aubaine arrivait du Théâtre de la Colline : « Le capital et son singe », d’après Le Capital de Marx, mis en scène par Sylvain Creuzevault. Un peu de classique historiquement socialiste dans ces semaines de marasme politique pouvait soulager les égratignures. Contre les meurtrissures et les plaies béantes provoquées par l’actualité, le théâtre ne pouvait pas grand-chose, je me satisfaisais d’un peu d’éosine sur mes afflictions militantes.

photo_lecapitaletsonsinge_11_dr_carrousel.jpgNe pas tenter de vous présenter comment le marxisme est réinterprété par la troupe, ce serait peine perdue. Vous parler de ce qui se produit sous nos yeux. Vous plonger dans une dramaturgie ostensiblement brechtienne, nous pourrions être au Berliner Ensemble. C’est échevelé, drôle, étrange, juste ce qu’il faut de démonstratif et de pédagogique.

Imaginez une réunion du Club des Amis du Peuple, en mai 1848, à laquelle participeraient Auguste Blanqui, Friedrich Engels, Raspail, Barbès, Louis Blanc... Il est question de la République, de stratégie parlementaire ou populaire. Tentation révolutionnaire ou tentative démocratique ? Manifester le 15 mai ? Pour quoi, vers quel objectif ? Une assemblée majoritairement monarchique est-elle légitime pour rédiger une constitution républicaine, ou légitime-t-elle le renversement du pouvoir ? Pendant que siège l’Assemblée constituante, le Club animé par Raspail - calme instituteur désarçonnant, dispute de la valeur du travail, de la nature du capitalisme, du rôle de l’État et voit émerger la vision du dépassement de la société de classes.

Pour qui a déjà participé à des réunions politiques, cette première partie est un miroir hilarant de nos pratiques de débat. Liste de prises de parole, règlement de compte impromptu, démonstrations politiques et philosophiques, poète chien dans un jeu de quille, digressions multiples et dehors, les barricades, le peuple pour lequel on se bat. Comment agir urgemment et abattre le capital dans le même élan.

Puis on se transporte à Berlin, en 1919, une noce de petits bourgeois socialistes ou socialisants, un éventail de société, de l’ouvrier automobile au paternaliste patron. Incarnations des tensions intellectuelles provoquées par l’industrialisation. On débat de l’aberration ou du miracle tayloriste, et comme en 1848, la question de la valeur du travail est au centre des débats. Mais la parole marxiste n’est plus aussi libre, l’Allemagne est enfin en paix, à genoux mais en paix, l’industrie se déploie de nouveau, pourquoi chercher des problèmes là où il n’y en a plus. Et finalement, en ce soir de noces, dansera-t-on au chaud dans l’appartement ou ira-t-on se joindre à la veillée funèbre en l’honneur de Rosa Luxembourg ? L’irruption de Spartacus tente de rappeler à chacun que la lutte n’est pas terminée.

Acte plus sombre et malaise provoqué par la nostalgie de l’effervescence de 1848, où tout semblait encore possible. Acte du renoncement et de l’effilochement des consciences. Le spectateur y voit tout d’abord un creux de mise en scène, un temps mort. Aujourd’hui, je me dis que ces scènes de verbiage et d’improvisation marquent parfaitement l’essoufflement de la ferveur révolutionnaire.

Bourges, 1849, où siège le tribunal d’exception qui juge les fomenteurs de la manifestation du 15 mai 1848, la même dont l’organisation et les objectifs étaient controversés dans le premier tableau. Nous retrouvons Blanqui, l’ouvrier Albert, Barbès, Raspail, Borme, Blanc, sur le banc des accusés. Lamartine et Ledru-Rollin figurent parmi les témoins, Freud s’invite, le procureur est un jeunot, le juge un abruti. Le procès est un dialogue de sourds entre l’État et les républicains insurgés. Pour le spectateur qui ne connait pas son histoire politique du XIXème siècle sur le bout des doigts, la scène est obscure, les références hors de portée. Alors le burlesque l’accompagne frénétiquement vers la fin de la pièce et l’encourage à poursuivre la découverte littéraire et politique de cette Deuxième République.

On est chez Brecht, ou presque : les personnages entonnent La Semaine sanglante et closent la représentation.

Pétrie de batailles et de verdicts électoraux, je suis une modérée, de ceux dont le Club de Raspail se défie. C’est ainsi. Le moule était démocrate et républicain avant d’être socialiste. "Oui mais, ça branle dans le manche". Et une pièce de théâtre peut faire vaciller.