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07 mars 2015

Les prud’hommes

Trois semaines après être devenue la Directrice, la litanie des lettres recommandées a commencé. Celle-ci, ma première, convoquait mon prédécesseur devant les prud’hommes, pour une conciliation avec un salarié, celui-là-même qui lui avait fait jeter l’éponge de la direction, par épuisement. J’étais recrutée pour prendre le flambeau des emmerdes, ça commençait maintenant.

Le salarié m’a dit « Ce n’est pas contre vous, vous savez. Vous, vous venez d’arriver. C’est contre l’autre ». Il n’empêche, c’est l’Association qui est mise en cause, et dans les faits, l’Association, c’est moi.

Le cessez-le-feu, tendu, mais calme, a duré quelques mois, puis le salarié a du constater qu’il n’aurait pas le dessus par la répétition de ses doléances. Alors, il a décidé que je serai la nouvelle responsable de ses malheurs professionnels.

Je le harcèle moralement, voyez-vous ? J’ai appris ça par lettre recommandée, numéro 6 ou 7.

D’habitude, je suis prompte à être blessée par les propos injustes. Eh bien non, pas une parcelle de sentiment d’injustice face à ses accusations. Juste de l’hébétude, mes yeux ronds, voire un sourire triste certains après-midi, quand je m’apprête à lui demander un truc, et que je me prends à imaginer qu’il pourrait déformer ma demande, la réinterpréter, et qu’elle pourrait faire l’objet de la lettre recommandée numéro 12. Je me tais, je ne lui demande plus rien, ou presque. Car, voyez-vous, je le harcèle. Je cherche en quoi, comment, et je ne trouve pas. Rien. Je ne trouve rien qui ressemble même à de la pression professionnelle. C'en est parfois flippant : comment se défendre de ce qu’on n’identifie pas ?

Je ne suis pas seule à me défendre, contre l’accusation de harcèlement, et contre les autres accusations. Il y a l’avocate, il y a le Bureau de l’Association, et à l’extérieur, la psy et Jules me soutiennent. Fermement. Mais sur place chaque jour, face à lui, il n’y a que moi.

La journée de convocation devant les prud’hommes, devant le Bureau de conciliation, fut d’une violente symbolique terrible. On ne peut pas se préparer à cette première fois devant des juges (même si les membres des prud’hommes n’en portent pas vraiment le nom. Ils sont Conseillers. N’empêche, ils jugent.)

C’était cette semaine, c’était dur, c’était un cérémonial inconnu autour de moi. C’était éviter de croiser le regard de mon accusateur et rester placide et muette. C’était accepter que moi, je sois représentée par une avocate, mais que lui se présente seul, parce que sans le sou. C’était assister à son impréparation et sa solitude devant des conseillers qui le mitraillent de questions auxquelles il ne savait pas répondre selon les codes. C’était constater à quel point cette justice accessible à tous les salariés est malgré tout porteuse d’inégalités dans ses rites.

Six mois de tensions pour arriver à cette petite salle aveugle, devant une greffière et deux conseillers pressés qui n’ont de conciliateurs que le nom que porte ma convocation. Les Conseillers posent quelques questions très précises. On répond par oui ou par non, sauf quand on est avocat. Alors on a le droit de faire une phrase complète, sujet, verbe, complément. Voire adverbe quand on est bien armé.

J’entends encore le salarié, voulant répondre à une question fermée par une tentative de « Alors, c’est là que c’est un peu compliqué, parce que ». Il est rabroué par le Conseiller : « C’est oui ou c’est non ?! ». Non, répond doucement le salarié. Il tentera des modulations sur la deuxième réponse, là aussi, c’est compliqué de répondre par oui ou par non, je suis bien placée pour le savoir, moi la patronne qui retourne aussi ces questions dans tous les sens depuis six mois. « Répondez par oui ou par non ! ». Non, répond le salarié. A la troisième question, il est maté, il se plie à l’injonction, il a peur. « Non...».

Et vous, Maître, qu’en dites-vous ?

Nous ne sommes d’accord avec rien.

Bien. Maître, Monsieur, vous êtes convoqués dans six mois, devant le Bureau de Jugement.

La conciliation devant les prud’hommes, qu’on se le dise, c’est acter le différend qui oppose salarié et employeur. Vous dites bleu, il dit rouge, très bien, vous n’êtes pas d’accord, on se revoit à la fin de l’année. Le procès s'annonce.

Nous sortons. Je remarque alors la valisette de mon salarié, pleine de dossiers. Il pensait trouver des conciliateurs, s’expliquer, plaider sa cause, produire tous les documents qu’il avait soigneusement préparés. Mais rien. Lui, comme moi, n’avons fait que sortir une pièce d’identité. J’étais prévenue, lui non. L’humiliation a été redoutable. « Mort aux faibles » me vient à l’esprit. Je n’ai pas vu de justice, j’ai vu une machine.

Et je n’ai aucune compassion, voyez-vous ? Je renonce à m'expliquer comment je concilie assez tranquillement la conscience de la violence faite à ce salarié par cette assemblée, et la colère folle, l'énergie noire, qui me feront sortir vainqueur de cette guerre contre lui.

01 février 2015

Scène de lit et de lu.

Maylis de Kerangal m’attend, Réparer les vivants, les cinquante dernières pages. Jules a pris La Femme et l’ours, de Philippe Jaenada. Il l’a déjà lu, mais profite de mon achat récent pour le goûter à nouveau - j’ai enfin pensé à m’équiper en Jaenada. 

20150201_151056.jpgOn lit. La scène des amants qui lisent au lit. Ce mélange de cliché et de délice coconesque. Certains veulent un chat un chien un enfant un week-end à Rome ; je veux lire au pieu avec mon amoureux.

Coté gauche, Réparer les vivants, les pages 230, ça déconne pas franchement, c’est médical et technique, c’est tendu. Dans le couloir droit, Jules ouvre à peine le Jaenada qu’il éclate de rire. Je ne sais pas pourquoi, je n’imagine même pas pourquoi, je n’ai jamais lu du Jaenada. J’aime bien entendre Jules, parce que de mon coté ça cavale entre blocs opératoires. A présent, Jules pleure de rire. Je continue. Page 235. Ô Simon, Marianne, Thomas, Claire, je suis avec vous et à coté de moi la vie est belle, Jules se tord littéralement. Il souffre de rire, ça me fait du bien sans me sortir du récit.

Et puis, je ne sais pas, Jaenada fait-il une pause ? Change-t-il de sujet ? Les éclats de rire de Jules cessent doucement et il reprend son souffle. 241-244, je n’entends plus rien, ma respiration s’accélère, quelques larmes muettes coulent, j’expire par la bouche, je savoure d’être tant affectée par cette scène magnifique, je sais que la sensation passera alors je la protège et la prolonge autant que je le peux. Elle est belle, cette émotion de lecture, non, attendez encore, il m’en reste, oh, c’est moins intense mais c’est délicieux encore, ça y est, je crois, c’est terminé, je reprends mes esprits et poursuis. Le plus dur est passé, avec le plus beau.

Alors, doucement, j’entends mon Jules pouffer, retenir son hilarité revenue, se mordre les lèvres et finir par éclater de rire de nouveau. La vie a repris, juste quand il le fallait, sans empiéter sur les morts, sans rien gâcher.

Il y avait eu cette plaine chez Jaenada, puis ce petit recoin abrité où je me suis isolée quand de Kerangal l’avait prévu. Merveille, hasard des oscillations de lecture.

(J'ai raconté à Jules, qui m'a bien entendu expliqué qu'il avait tout organisé. Il est fort, Jules.)