Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21 août 2014

« Je n’invente rien »

Ma question lancinante, « quand est-ce qu’on fictionne ? » (à quel moment et comment la fiction prend le dessus dans l’écriture, quand sort-on de la chronique et du nombril ?), trouve un écho dans mes pérégrinations médiévales du moment.

Le poète du XIIIème, du XIVème siècle, jure dans ses prologues qu’il n’invente rien, qu’il tient son récit de source sûre, ou qu’il a lui-même été témoin de ce qu’il va nous raconter. C’est un des points de départ de Michel Zink dans son cours « Quel est le nom du poète ? » donné au Collègue de France de 2012 à 2014.

Non, je ne vous résumerai pas les cours de Michel Zink, j’en serais bien incapable, mais pour les plus passionnés par la philologie, remplacez donc une mauvaise émission de radio par une heure au coin du feu avec Papi Michel.

Excursus : Papi Michel est passionnant, sympathique, mais tout de même assez exigeant avec votre cerveau : ne songez même pas (même pas…) à exercer une activité parallèle à votre écoute en dehors de celles que j’ai testées pour vous : arroser les plantes et couper les fleurs fanées, se faire les ongles, faire la vaisselle, sont des occupations compatibles. Déconseillées quoique proche : l’épilation des sourcils (trop de concentration annexe), ou menus rangements domestiques (qui demandent, finalement, trop de suite dans les idées). Exclues : des patiences sur l’ordinateur (les stats s’en ressentent douloureusement).

Revenons aux manuscrits. Puisque tout y est vrai, puisque la fiction n’y a pas de place (mon œil, mais on va faire comme si), le sujet m’intéresse. Et il m’amuse d’autant plus que ce qu’on y relate est absolument invraisemblable. La fiction comme récit véridique totalement irréaliste, j’aime cette idée que je tourne dans tous les sens. J’ignore pourquoi elle me nourrit en ce moment, mais en lâchant prise sur mon rationalisme dévorant, je le comprendrai peut-être dans quelques temps.

Cette idée m’est venue en écoutant ce cours, dont je transcris quelques minutes, lorsque Michel Zinc se lance dans un résumé de l’histoire de Beuve de Hanstone. Le poète est censé s’appeler Bertrand (« censé », parce qu’il est question de lui à la troisième personne. Alors qui écrit ? Qui raconte l’histoire de Beuve ? Le Bertrand dont on nous dit qu’il a entendu l’histoire, ou une tierce personne qui a entendu l’histoire de la bouche de Bertrand ? (Non, vraiment, sur histoire de l’intertextualité, c’est un cours remarquable…))

Ce récit d’aventures à trois personnages principaux, Beuve de Hanstone, Josiane, et Arundel, le cheval de Beuve, est donc présenté comme absolument véridique, comme d’habitude. Et Michel Zink le résume en un souffle :

« Beuve est le fils de Guy de Hanstone, en Angleterre, et de la fille du roi d’Écosse ; quand il a dix ans, son père est assassiné par l’empereur Doon d’Allemagne à l’instigation de sa mère pour se débarrasser de son mari, et sa mère vend son fils Beuve à des marchands sarrasins qui l’emmènent en Égypte, qui le présentent au roi d’Égypte qui s’appelle Hermin ; Beuve refuse l’amour de sa fille Josiane, il est calomnié par des envieux, on le livre à son ennemi Bradmond, qui le jette dans un cul de basse-fosse, où il reste sept ans. Entretemps Josiane est donnée en mariage à Yvori de Montbrant mais comme elle est amoureuse de Beuve, elle arrive à garder sa virginité grâce à une ceinture enchantée. Beuve s’évade, il tue Bradmond, il enlève Josiane, il est vainqueur du géant Escopart qu’il convertit au christianisme ; tous les trois prennent la mer, arrivent par la mer à Cologne où l’oncle de Beuve est évêque, et il baptise les deux Sarrasins - le géant Escopart et Josiane. Ils restent tous les deux à Cologne, pendant que Beuve part pour l’Angleterre afin de venger son père. Mais pendant qu’il n’est pas là, le Comte Milon épouse Josiane de force et quand il veut entrer dans le lit conjugal, elle lui brise le cou, en l’étranglant avec sa ceinture. Elle est condamnée au bûcher mais Beuve revient juste à temps, il repart avec une armée pour l’Angleterre, il combat Doon, il le fait périr en le jetant dans du plomb bouillant, sa mère se tue en se jetant du haut d’une tour. D’abord il est bien reçu à la cour d’Angleterre mais il doit s’exiler parce que son cheval Arundel a tué d’un coup de sabot le fils du roi qui voulait s’en emparer, il se passe encore beaucoup de choses, et Josiane est séparée de Beuve pendant sept ans encore, et elle ne le retrouve qu’après avoir erré longuement déguisée en jongleur, suivent d’autres aventures, et finalement, Beuve revient mourir le même jour que Josiane et que le cheval Arundel, le tout raconté en moins de 4 000 vers, c’est plus court que la Chanson de Roland ! »

Puis Zink ajoute l’expression qu’il aime beaucoup « C’est un récit, vraiment, qui court la poste ! ».

J’aime son exclamation. Pour lui, c'est un tic de langage. Mais à mon oreille, « courir la poste » murmure qu'il faut choisir ce qui est important dans l’histoire qu’on écrit, et réussir à refréner l’envie réflexe de transcrire toutes les circonstances connexes, celles du récit, celles de celui qui écrit. Sus à l’exhaustivité paralysante. Courons la poste d’épisode en épisode.

(La semaine prochaine nous vous raconterons ce qui est arrivé à notre auteure en herbe en arrivant à l’auberge.)

expor2t.jpgYvori de Montbrant poursuivant Beuve et Josiane
(manuscrit complet sur le site de la BNF)

06 juillet 2014

La lettre à Dominique A

unbonchanteurmort.jpgParis, entre 2002 et le 5 juillet 2014

 

Dominique A est la seule personne publique à laquelle j'ai jamais voulu écrire. Mon envie avait pourtant décidé de surgir exclusivement lorsque je n’avais pas de temps à lui consacrer. La lettre à Dominique A est devenue, année après années, mon principal objet de repentir.

Je rebats les oreilles de mes amis avec cette lettre. Je l'ai commencée, il y a longtemps. Il suffit que je m'y mette. Il suffit que je la mette en forme. Il suffit que je trouve un peu de temps.

Aujourd’hui, je suis au chômage. Pas un chômage minant - crise économique, clé sous la porte, faute grave. Plutôt un chômage de cadre sup' : des grandes vacances méritées. Une pause pour lire des romans bien épais. Une escapade pour soupirer d'aise devant mes disques : « Fellows, j'ai le temps de vous réécouter, tous ! ». Lorsque mes yeux se sont arrêtés sur les disques du Dom', bien ordonnés (bien sûr, il a son étagère), un tilt irréversible m'a secouée : j'ai du temps pour écrire ma lettre.

 

Cher Dominique,

J'ai eu envie de vous écrire au moment de la sortie de la long box Le Détour, dont j'ai dévoré le livret : ce premier texte de Philippe Dumez, sur votre rencontre et compagnonnage, puis quatre pages titrées « Dominique A et moi », témoignages compilés envoyés par vos admirateurs (comment nous nommer autrement ?)

« Dominique A et moi », sur quatre pages ! Moi qui pensais falot d'entrelacer des bouts de ma vie avec vos chansons. Ce n'était donc pas déplacé ? Nos vies d'écouteurs avaient votre attention, puisque nous étions imprimés. Alors moi aussi, je vais lui écrire, je vais vous écrire.

La long box est sortie en 2002. Cela fait donc douze ans que je rumine l'idée. Mazette, je savais que ça durait depuis un bon moment, cette histoire, mais à ce point… 

***

J'ai grandi depuis vingt ans avec vos chansons. Ces années ne sont pas monomaniaques ; elles sont pourtant rythmés par vos albums et vos tournées. J'ai du m'avouer un jour que j'étais « fan », moi dont la culture voulait qu'on n'admire que des idées, des actions, des œuvres. Ce fut une transformation lente et bénéfique de mon cerveau qui associait jusque-là admiration à aveuglement, enthousiasme à bêtise. C'était un brin précieux et très snob.

Petit à petit, en parlant de vous, j'ai osé me qualifier d'« inconditionnelle » , exposer une affiche de concert dans mon appartement, et exiger qu'on ne vous critique pas devant moi, car sinon, tu vas me trouver, je n'en démordrai pas, je te convaincrai, apparemment tu as peu écouté les disques, et surtout, jamais vu la bête en concert.

Je n'ai pourtant jamais cherché l’exhaustivité, à connaitre tout de vos productions, et j'ai longtemps refusé de savoir qui vous étiez en dehors de vos chansons. Et si cela avait influencé ma perception des albums ? Si cela avait affadi les textes ? Ma compréhension intuitive de certaines chansons risquait d'être cassée par un indice négligemment abandonné dans une interview. Je préférai renoncer à côtoyer toute littérature vous concernant.

Je ne me précipitai donc pas sur votre premier livre, Un bon chanteur mort, de peur d'en apprendre trop. C'est une amie qui me l'a finalement offert, ignorant mes préventions ; elle vous l'avait fait dédicacer pour moi après un concert. J'ai trouvé l'idée de mon amie déplacée, à laisser aux fétichistes. Quelques mots pour tisser une fausse connivence entre vous et moi ? C’était forcément du chiqué. (Quand je vous disais qu’admirer n’était pas une évidence…)

Ce n'est qu'aujourd'hui, en ouvrant à nouveau ce livre pour vous écrire, et en redécouvrant qu'il est dédicacé, que je souris devant le très beau cadeau que m’a fait mon amie.

Votre dédicace m'est précieuse aujourd'hui, et je ne cherche plus à comprendre le pourquoi du comment.

***

La première fois que j'ai entendu Dominique A, c'était à la sortie de Si je connais Harry. Ils étaient tous là, les copains de fac, autour d'une piscine, dans le jardin d'une maison bourgeoise, à l'invitation de la copine de droite.

C'était le temps où on ne flirtait pas s'il y avait des témoins. Les grandes discussions étaient philosophiques, celui qui parlait de cul était un attardé mental, on ne badinait pas avec l'amour, Depardieu martyrisait Rostand. On voulait de la pureté dans les sentiments, de l'abnégation dans nos engagements politiques, on voulait du romanesque partout. On n'avait pas encore compris que le copain « attardé mental » était au contraire un peu en avance sur nous. La sensualité flottait encore un peu trop loin pour qu'on la reconnaisse, et on écoutait Dominique A. On était bien ensemble, et surtout, il fallait que rien de change.

Nous dormions dans une même pièce, ce qui interdisait toute intimité. La microchaîne hifi faisait son mètre cube, ce soir-là, elle avait passé le même disque toute la nuit, Si je connais Harry. Nous somnolions tête-bêche, l'album nous empêchait de dormir tout à fait, nous plongeait dans un entre-deux de sommeil et de conscience qui allongeait la nuit. Nous savourions cette promiscuité qui n'avait le droit de n'être qu'amicale.

Au matin, nous connaissions le disque par cœur : textes, inflexions de voix, sons pour oreilles affûtées, petites trouvailles. On s’était imprégné du disque à notre insu, ce qui donnait aux chansons un caractère d'évidence irrationnelle.

Dans d'autres lieux, dortoirs communs de soirs de fêtes, nous renouvelions la cérémonie : La Fossette ou Si je connais Harry en boucle, bonne nuit tout le monde, plongée dans les duvets, sommeil léger ; et pendant des heures, infusion de chaque note, mot, son dans nos cellules.

Je dis « nous » et je dis « on ». Il n'y a peut-être être que moi qui revive ainsi cette courte période de nos 18 ans. Mais j'ai envie d'imaginer qu'on s'en souviendrait tous de la même façon aujourd'hui.

***

A dix-sept, dix-huit ans, je ne comprenais pas toutes les paroles. Je sais à présent que vous me laissiez entrevoir ce que je ne pourrai comprendre que plus tard, plus vieille. C'est ce que Bettelheim disait des contes pour enfant, récits poétiques et initiatiques qui donnent des clés pour passer de l'immaturité à la maturité. C'est bien cela : pour moi, vous avez écrit des chansons d'apprentissage.

2001, sortie d’Auguri. J'admire Le commerce de l'eau, je m'étonne du ton de Les chanteurs sont mes amis (avais-je perçu de l'ironie dans une de vos chansons auparavant ?) et je ne comprends pas bien Les hommes entre eux. Mais Pour la Peau me bouleverse.

Tu dis j'ai quelqu'un, Tu dors sous d'autres draps

Dans ma tête, je corrige par « Tu dors sous d'autres draps, connard » - je trouve le narrateur bien neutre... Vous me faites réagir bizarrement. Je reste hypnotisée par cette chanson que je me repasse fréquemment, parfois en catimini.

Avec la sortie de Tout sera comme avant, mon compagnon d'alors devient autant accroché que moi à vos albums. Mais il est aussi accroché à une autre femme. C'est la séparation, le tri des livres et des disques. Je vous emmène avec moi, bien sûr, ça ne se discute pas. (J'abandonne en revanche les PJ Harvey – ma plus grande erreur dans le partage. Mais comment ai-je pu !)

Quelques mois de tangage matériel et voici enfin le nouvel appartement, petit studio cocon pour se reconstruire. Un des premiers soirs de calme, je prends vos albums dans l'ordre de leur sortie et je les écoute chacun attentivement, en repassant le film de mes 18-28 ans. Puis arrive Pour la Peau. Je la chante par cœur et pourtant, je ne la reconnais pas. C'est une nouvelle histoire. Changement soudain de perspective, je ne suis plus l’auditrice, je suis le « quelqu'un ». Merde ! Je suis le quelqu'un ! Et lui qui dort sous d'autres draps ! Je n'en prends conscience qu’à l'instant. Je savais, oui, je n'avais pas compris encore. Je m'effondre, je pleure ma perte, sa peau, je pleure ma honte d'avoir été trompée. Je déteste cette femme, ce « elle » de la chanson. La musique est douloureuse. Il faudra que je m'habitue à cette nouvelle écoute. Je m'inquiète que Pour la Peau reste un couteau dans la plaie.

La vie sentimentale fluctue, je deviens quelques mois après une maîtresse. Alors que j'écoute Pour la peau, je me découvre soudain dans un nouveau personnage, le « elle ». Les autres draps sont devenus les miens, cette peau est la mienne. Nouveau choc, mi-triste, mi-amusée : « Morale à échelle variable, ma vieille, on dirait ? ». Je remercie finalement le narrateur de ne pas porter de jugement sur ce qu'il observe.

Puis vient le temps de quitter les habits de la maîtresse. Pour endosser ceux de l'homme de la chanson, le « tu ». Je cavalais.

A chaque écoute, je laissais libres mon cœur et mon cerveau de faire résonner la  chanson comme bon leur semblait. Comme un oracle (Chanson, ma belle Chanson, dans quel rôle suis-je aujourd’hui ?), la voix qui parlait plus haut et plus clair que les autres m’éclairait sur ma situation sentimentale. La boussole s'avèrera fiable et m’aidera à faire quelques choix.

Puis un jour, j'ai perçu la voix d'un nouveau personnage qui me sembla plus évidente que les autres : c'était celle du narrateur. J'y ai trouvé un calme nouveau et pour tout dire, un soulagement.

Happée à l’intérieur, je connais intimement tous ces personnages, à présent. Je ne porte plus de jugement sur eux, je les comprends et les observe avec bienveillance. Mais je ne ressortirai jamais complètement de votre chanson.

***

Dominique,

Dans ma mythologie familiale, il y a une autre lettre, plus ancienne, que j'associe aux plaisirs que l'on repousse, au risque de ne pas les vivre. C'est la lettre que de ma grand-mère n'a pas envoyée à Georges Brassens.

Grand-Mère était une grande admiratrice de Brassens, je crois qu'elle n'écoutait quasiment que lui, Ferrat et Brel. Elle a écrit une lettre, repoussé l'envoi, trop impressionnée par son destinataire, je crois. Et Brassens est mort.

La lettre jamais envoyée de Grand-Mère à Brassens est naturellement dans les fibres de cette lettre-ci, mais la première est funèbre ; la mienne est heureuse.

Non, je ne vous écris pas « avant votre mort ». Je vous écris tant que je suis vivante. Tant que je vis et vibre et suis sensible à vos chansons. Je vous écris avant d'être vieille et impassible - qui sait ? - devant à ce qui aura été beau dans ma vie. Je vous écris parce que vous avez participé à mon initiation sentimentale, parce que vous marquez ma vie musicale et poétique.

Et parce que j’ai enfin compris que le ridicule, le snob, c’est de garder ses sentiments pour soi.

 

Avec toute mon admiration,

L.

 

Dominique A - Pour la peau par Comment Certains Vivent

 

   Pour La Peau

   Comme tu as su attendre
   Comme tu lui as parlé
   Et comme elle résistait
   Elle voulait se défendre
   Et c'était presque beau
   De vous voir, presque beau
   Ta patience infinie
   Ses «non», «oui», «pas ici».
   Un jour ça s'est passé
   Elle voulait dans ta chambre
   Et tout a bien été
   Et tout était très tendre.
   Mais après, comme toujours,
   Ca t'as rendu tout chose
   Elle s'est lavé vite fait
   Tu savais bien comme c'est mais

   Qu'est ce que tu ne ferais pas pour la peau ?

   Ton sang chauffé d'un coup
   Tu le sens cavaler
   Te porter n'importe où
   Te faire faire un peu tout, sans frein
   Là, tu es dans un lit
   Où ton sang t'a mené
   Et la fille est jolie
   Et après, vous parlez
   Et tu dis « j'ai quelqu'un »
   Tu dors sous d'autres draps
   Depuis longtemps déjà
   C'est pourquoi tu es là
   Avec ton sang qui dort
   Sous tes mains, sous ta peau
   Ton sang paisible enfin
   Paisible, lui au moins

   Qu'est ce que tu ne ferais pas pour la peau ?