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08 juin 2014

Violence en terrasse

En rentrant de chez Jules, je me suis arrêtée à la terrasse de mon café, pour lire au soleil. J'étais enfin happée par le Yannick Haenel, dans la troisième partie du livre, où il fait parler Jan Karski de la difficulté d'être vivant parmi les morts, parmi une humanité qui n'en mérite plus le nom. De très belles dernières pages sur la condition de messager des juifs de Pologne, puis sur celle de témoin.

Je raconte cette lecture, parce que c'est dans ce contexte de réflexion, sur la passivité et la responsabilité, qu'une femme a débarqué devant la table d'un client du café, lui intimant de lui rendre ses clés.

Lui le parasite, lui le drogué, lui l'alcoolique, lui le mec qui vit à ses crochets depuis 8 mois,

et en plus, elle est enceinte de trois mois,

Lui qui ramène de la coke à l'appart', lui qui ne vit que de son argent à elle,

Alors rends-moi mes clés, c'est terminé les conneries. Rends-moi mes clés tout de suite.

Et l'homme lui répondait Ta gueule !

Il disait Vas-y, fais un scandale. Tu veux taper un scandale ? Ca te ressemble bien. T'es vraiment qu'une conne, et le pauvre gosse, mais ma pauvre, le pauvre gosse ! Tu veux le garder ?

Il a dit C'est la fête des pères, tu devrais pas être au cimetière, toi, d'ailleurs, au lieu de dire des conneries ?

Il regardait la terrasse, nous, et il disait bien fort excusez-là ! Elle est dingue.

Elle, elle répétait rends-moi mes clés et parlait de plus en plus fort pour avoir ses témoins à elle, des gens dans son camp.

Ils ne le savaient pas ici, dans son café préféré, qu'il était alcoolique, drogué, qu'il était voleur, menteur ?

Elle le menaçait d'appeler la police. Mais c'est sa mère qu'elle gardait au téléphone, pour se donner du courage.

Maman, il ne veut pas me donner mes clés, je ne sais plus quoi faire…

Vas-y, chiale, fais-leur pitié, de toutes façons c'est toujours comme ça que tu fais !

Nous, à la terrasse, on ne bougeait pas beaucoup. Ca bruissait à peine. Faute de savoir quoi faire d'intelligent, je ne les quittais pas du regard. Surtout ne pas détourner la tête, je ne pensais qu'à ça : je ne fais rien (rien encore), alors si je détourne le regard, je suis vraiment une nulle.

La femme a finalement appelé le 17, les policiers lui ont dit qu'ils allaient venir. L'homme a joué les bravaches, puis il a semblé fuir. J'ai compris que, l'homme fuyant, la police ne se déplacerait plus. La femme pleurait, elle voulait la présence des policiers pour obliger l'homme à lui rendre ses clés, et ça ne marchait pas.

Alors la femme a poursuivi l'homme de l'autre coté de la rue, sur la placette du métro. Quelqu'un arrivant à cet instant aurait pu croire qu'ils jouaient au chat et à la souris.

Un homme à coté de moi, qui observait aussi de loin, a dit

Tel que je le connais, il risque devenir violent, là.

Alors j'ai décidé que les choses étaient finalement très simples, il y avait une femme qui pleurait sur les marches de Montmartre, un homme lui avait dit des choses abjectes et qui continuait à la faire chier, et elle devait savoir en toute urgence qu'elle n'était pas toute seule.

J'ai traversé la rue, et j'ai dit à la femme de revenir à la terrasse, que c'est là qu'étaient les témoins, et que notre présence la protégerait. Elle a fait oui de la tête, elle a accepté de venir avec moi, et elle répétait

Je veux juste mes clés, je veux juste mes clés…

L'homme m'a laissée faire. Plus exactement, pendant que je suis allée chercher la femme, je n'ai eu absolument aucune conscience de sa présence à lui.

Je l'ai faite s'asseoir à ma table, j'ai commandé deux Perrier. L'homme a encore cherché à l'intimider. A m'intimider moi aussi, en essayant de m'impliquer dans les détails de leur histoire infernale. Mais je me n'ai pas fléchi ou bredouillé. Je le regardais dans les yeux pour répondre à ses propos dégueulasses.

Je soutiens une femme qui pleure. Je vois une femme qui pleure, je l'invite à ma table, je ne vous ai pas invité, laissez-nous.

J'ai du lever mon bras en bouclier et hausser la voix

Ne la touchez pas !

Ca l'a fait reculer.

Il a fini par partir pour de bon. Le tout a peut-être duré quinze minutes.

Ensuite, la femme et moi, on a bu notre Perrier, fumé des clopes, je lui ai dit des paroles très basiques : respirez, il est parti. Main courante ou plainte au commissariat, prendre les problèmes l'un après l'autre, ne pas culpabiliser d'avoir donné sa confiance, tout ça…

Elle est partie chez elle, et j'espère qu'elle est passée au commissariat. Je n'en suis pas sûre.

J'ai pris quelques minutes, de grandes respirations, et j'ai terminé la lecture de Jan Karski.

"Il y a les victimes, il y a les bourreaux, mais il y a également ceux qui sont à coté, et qui assistent à la mise à mort. Ce sont les mêmes qui toujours vous font croire qu'il ne s'est rien passé, qu'ils n'ont rien vu, qu'ils ne savent rien".

 

Et pour continuer à se donner le courage d'être des humains et pas des serpillières, je vous propose de faire un tour sur le Projet Crocodiles de Thomas Mathieu.

 

31 mai 2014

Les écrivains ne paient pas tous pour être publiés.

Je vais rencontrer un habitant qui a un projet culturel à présenter à la mairie, et je ne sais rien d’autre.

Le secrétariat du maire ne dit jamais non à une demande de rendez-vous. Il dit "oui mais" quand le sujet est trop vague. "Oui, mais l’agenda du maire est plein pour les deux mois qui viennent". Il dit "pour les trois mois qui viennent" si l’interlocuteur semble vraiment bizarre. "Mais si vous voulez, un de ses collaborateurs peut vous recevoir plus rapidement. C’est presque pareil que le maire, vous savez... Alors on dit la semaine prochaine, ou dans deux mois ?". Le plus souvent, ça marche : plutôt le cabinet tout de suite, que le maire plus tard.

 

L’homme est ponctuel, il porte une grande enveloppe, il s’est préparé pour notre entretien.

Dans mon bureau, je l’invite à s’asseoir, à se mettre à l'aise. Dans quel quartier habite-t-il ? Sait-il déjà qu’on va refaire sa rue pendant l’été ? Oui, trottoirs compris. C’est une bonne nouvelle. Depuis le temps...

- Et donc vous avez un projet culturel, si mes informations sont bonnes ? Racontez-moi ça.

Mon stylo, mon cahier. Vous voyez Monsieur, je vais prendre des notes, et pas sur une feuille volante, s’il vous plait. Ce que vous allez m’expliquer est important. Vous êtes important.

- Alors voilà : j’ai écrit un livre, et je suis très heureux parce qu’une maison d’édition a accepté mon manuscrit, et je vais être publié !

- Toutes mes félicitations !

Fier de son annonce, tout sourire, il grandit de plusieurs centimètres.

- Merci... C’est une surprise, je suis vraiment très content... J’ai beaucoup travaillé pour mon roman, ça m’a pris des années. Pendant longtemps je n’ai pas osé l'envoyer, je n’y connaissais rien du tout. Et puis je me suis décidé, je me suis renseigné et j’ai choisi la maison d'édition que je voulais. Et du premier coup (c’est fou !), du premier coup, ils m’ont accepté.

Je tique sur le "j'ai choisi". Je crains que...

- Très bien, très bien… C’est quelle maison d’édition, alors ?

- C’est "Je suis publié point com". Ce n’est pas très connu. C’est une maison d’édition sur internet.

Dans le mille : un fabriquant de livres...

- Vous allez être publié à compte d’auteur, c’est bien ça ?

- C’est exactement ça : "à compte d’auteur" ! Dites, vous vous y connaissez, vous alors ! Moi, je ne savais pas comment ça marche, l’édition, avant d’être publié. J’ai découvert après avoir été accepté. Ce n’est pas donné, vous savez ? C’est pour ça que je voulais voir le maire. J’ai déjà payé 1 000€, mais c’est un peu dur pour payer le reste. Bon, ce n’est pas très grave, je vis seul, je n’ai pas d’enfant, je vis avec peu, mais il me manque 2 500€ pour finir de payer mon éditeur, alors je me disais…

Je découvre le prix de l’arnaque. Je me prépare à lui donner une mauvaise nouvelle – on ne pourra pas l’aider financièrement.

- … Je me disais que peut-être la mairie pourrait m’aider pour mon projet culturel, parce que c’est un livre, c’est culturel, et la mairie a un service culturel, donc voilà : qu’est ce que vous pouvez faire ?

Je place alors mon bloc "je ne vais pas vous mentir", j’enchaine avec le laïus "subventions pour des projets d’intérêt général". Je termine par un refus navré. Il encaisse, il s’y attendait un peu.

Je m’inquiète pour ses finances. Comment va-t-il trouver 2 500€ ? A-t-il envisagé de se rétracter ?

- Ils m’ont dit que j’avais du temps pour payer. J’ai encore un peu d’argent, je vais emprunter à ma mère, à mes frères et sœurs... Et puis, surtout, dès que je reçois les livres, je vais commencer à les vendre ! Pour 3 500€, j’ai quand même 400 exemplaires... J'ai fait mes calculs avant de signer, quand même... Vous les connaissez, "Je suis publié point com" ?

Il me tend les documents de l’enveloppe : c’est le contrat d’édition. « De vente », traduit mon cerveau. Il a choisi la formule la moins chère. Il ne souhaite pas bénéficier de l’option « Promotion Plus » et bénéficiera de la une du site internet pendant un mois, de la rédaction et de la diffusion gratuites d’un communiqué de presse, de l’envoi de son livre à des journalistes spécialisés, de la garantie d’être invité à de nombreux salons du livre pendant les 18 mois qui suivront la publication de son roman (les frais de déplacement et d’hébergement restant à la charge de l’auteur), et surtout : du partenariat de la maison d'édition avec Amazon. Un pont d’or.

- Non, je ne les connais pas. Je crois que c’est une sorte de maison d'édition qui ressemble plus à un imprimeur en réalité. Vous voyez ce que je veux dire ?

- En fait, je ne connais pas autant que vous ! Vous semblez calée, j’ai de la chance !

Monsieur, vous êtes en train d’acheter une prestation qui n’est pas de l’édition. Vous vous êtes engagé il y a quelques jours à acheter pour 3 500€ de vos propres livres, vous allez ramer pour en vendre cent, mais personne n'a pu vous mettre en garde. A compte d’auteur, pourquoi pas… Encore faut-il que l’auteur comprenne ce qui lui arrive. Et vous, vous n’avez pas les clés pour comprendre, et ça me rend triste.

- Je ne connais pas très bien l'édition, mais si vous devez payer pour être édité, c’est différent des maisons d’éditions qui financent elles-mêmes la fabrication, la publicité, et la mise en vente des livres. Elles relisent, elles donnent des conseils : elles travaillent avec les écrivains, avant et après la sortie. Il y a même certains auteurs qui reçoivent un peu d’argent avant la sortie du livre.

- Ah ? Les écrivains ne paient pas tous pour être publiés ?

- Non, pas tous. Il y a des maisons éditions qui prennent les risques à la place de l'écrivain, parce qu'elles pensent que le livre va se vendre et qu'elles feront des bénéfices. Leur travail, justement, c'est de faire en sorte qu'on parle du livre et de l'auteur, qu'il soit invité dans les médias, qu’on chronique son livre. Ils sont aussi organisés pour que le livre soit le plus visible possible dans les librairies, les supermarchés… Et l’auteur, en retour de son travail à lui, reçoit un pourcentage sur les ventes - pas beaucoup d’ailleurs... Mais, Monsieur, ces auteurs-là ne paient rien de la fabrication du livre. A gros traits, c'est ça une maison d'édition traditionnelle.

L'homme découvre tout un monde. Il n'a pas l'air dépité, juste étonné. Il ne prend pas la mesure des milliers de manuscrits rejetés, de la rudesse de la compétition. Il ne comprend pas encore qu'il n'a pas été "accepté du premier coup" mais qu'il est le client d'un imprimeur déguisé en maison d'édition.

Je n’ai pas envie de le dessiller tout à fait. Je peux porter un jugement sur sa candeur, mais pas sur son désir de tenir un jour son propre livre entre ses mains. Ce qui m'inquiète, c'est qu'il va s'endetter. C'est beaucoup 3 500€.

- Mais je vais en avoir 400 pour ce prix-là, et je vais les vendre, ça me remboursera ! Après, ce n’est pas grave si je ne gagne pas beaucoup d’argent, vous savez, je n’écris pas pour devenir riche !

Pas comme votre éditeur-escroc.

- Pour la distribution, les lieux de vente, ça se passe comment ?

- Eh bien d'abord, il y a internet. Mon livre sera sur Amazon ! Pour le reste, je vais aller voir les librairies et les magasins du coin. L'éditeur m'a envoyé des tas de conseils. Je suis un peu accompagné, quand même… Il faut commencer par sa ville et les environs, surtout quand l'histoire se passe là où on habite. Je vais aller à Auchan, à la FNAC, et dans la librairie d’ici, en ville. Et si vous avez d’autres idées… Ce serait bien de faire un article dans le magazine municipal. C’est aussi pour ça que je suis venu vous voir. Et puis un stand à la fête de la ville, ou sur le marché ? Ce serait possible un stand sur le marché ?

 

Gentil monsieur écrivain un peu naïf, je n'ai pas envie de vous faire redescendre trop près de la terre. Moi, j'y suis rivée et ce n'est peut-être pas le meilleur angle. Je vois les cartons de livres dans votre appartement, les discussions pour vendre ce livre à vos proches, les mois qui passent et le stock qui baisse si lentement. Les frères et sœurs qui aimeraient que vous rendiez l'argent emprunté. Et l'imprimeur qui s'en lave les mains.

Je regarde rapidement les conditions de rétractation précisées par le contrat.

- Il vous reste 48 heures pour l'annuler, si vous le voulez, conformément au droit des consommateurs sur la vente à distance…

- C'est considéré comme un achat par internet… ?

- Oui, c'est ça, Monsieur.

Notre entretien se termine. On résume les possibilités, les choix qu’il doit faire. Mais il a un autre calcul en tête :

- Vous savez ce qui m’embête? C’est qu’ils ne m’offrent que 20 exemplaires. Je ne vais pas pouvoir faire beaucoup de cadeaux.