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17 décembre 2014

Mais sûrement. (La reprise, #2)

Je suis devenue directrice de l’Association parce qu’Augias, son fondateur il y a 15 ans s’est trouvé, à soixante-dix ans, submergé par les emmerdes, après des années de bons et loyaux services paternalistes et phallocrates. Il a soulevé des montagnes de partenariats, créé de la confiance autour de lui pendant des années mais il a aussi fabriqué une bonne dose de frustration parmi ses salariés et bénévoles, boule compacte de rancœur accumulée qui lui a, finalement, explosé à la figure l’année dernière.

Alors Augias a demandé de l’aide. Je ne veux pas que mon grand’œuvre meure, mais je n’en peux plus. Je hais certains de mes salariés, je les exècre, je les abhorre, ils ont commis des attentats contre l’Association, ils sont impardonnables, mais je ne veux pas que l’Association se casse la gueule. Je veux prendre de la distance. J’ai besoin d’aide.

Je connais l’Aide en question : elle est intelligente. Elle a compris qu’Augias n’avait pas été le plus recommandable des dirigeants associatifs mais elle a discerné qu’il avait tout de même eu une sacrée bonne idée, une belle idée de solidarité entre générations, une belle idée qui fonctionne en vrai de vrai et qui change des petites fractions du monde. Et la bonne idée de vouloir passer le relais. Alors, malgré le narcissisme éclaboussant et la grandiloquence suspecte d’Augias, l’Aide a dit oui, on t’aide. Mais on choisit ton successeur et toi tu pars doucement : on y mettra les formes.

La succession, c’est l’Aide Présidente et moi Directrice.

On y mettra les formes, a-t-elle dit. Et l’argent. Parce qu’Augias a un souci avec l’argent. Il en a besoin pour attester qu’il est devenu quelqu’un d’important.

« Tu sais, me dit-il un soir en partant du bureau, me dit-il comme la sentence que je devrais méditer avant le sommeil, l’époque est à la valorisation de la médiocrité. Alors, forcément, pour quelqu’un comme moi, l’époque est difficile. »

La représentation qu’Augias a de lui-même est liée à son salaire et à ses avantages. Il n’a jamais augmenté ses salariés, il a fait feu de toute subvention pour s’augmenter petit à petit. Sa première idée était de vendre l’Association. « Vendre l’Association »... Il a fallu lui expliquer que ce n’était pas faisable, légal, honnête, éthique et non, a dit l’Aide, on ne fera pas comme ça. Et lui, fatigué, a commencé à accepter qu’une fois l’Aide convoquée, il était dans ses filets. Qu’il devrait se plier à la plupart de ses conditions.

Cela n’empêche pas Augias de se voir grand. Il ne comprend pas que les institutions n’aient pas pensé, depuis tout ce temps, lui confier de grandes responsabilités. À une femme avec laquelle il a créé l’Association, par téléphone : « T’avais-je dit qu’on m’a récemment proposé aux Palmes académiques ? Et sais-tu pourquoi je ne les ai pas obtenues ? Sous prétexte que je n’ai jamais fait partie de l’Éducation nationale ! Ah, elle est bien sclérosée, cette France, en voici encore la preuve.»

Après trois mois de travail triangulaire entre Augias, l’Aide et moi, tout se met en place et s’agence enfin. Voici venu le temps des rires et du départ progressif de la figure tutélaire. Augias va s’éloigner des bureaux de l’Association, enfin me laisser tranquille, cesser de me dispenser ses conseils et analyses à longueur de journée.

Vous ne me demandez pas conseil, vous ne me posez pas assez de questions, me reproche-t-il souvent. Je ne sais plus ce qui se passe dans l’Association, je ne sais pas ce qui avance et ce qui ne fonctionne pas. Parlez-moi !

Mais, Augias, comment voulez-vous que je vous demande conseil, à vous, Ô grand Créateur et génie méconnu, alors que vous bafouez le droit du travail, que vous êtes un manageur de merde, que vous méconnaissez les bases de la psychologie humaine ? Vous n’avez aucun crédit à mes yeux. Inventeur de méthode pédagogique – certes, que vous avez détournée à votre profit unique. Détourneur de fonds publics dans la légalité mais dans l’immoralité. Mauvais gestionnaire de la répartition des impôts, de l’argent qui nous est confié par les financeurs publics, par les contribuables, vous êtes de ceux qui apportent de l’eau au moulin des sabreurs de subventions publiques. Pourfendeur du politique, de l’administration, des corporatismes, qui refuse toute transparence et partenariat parce qu’il faut protéger l’idée originale de l’Association ; beaucoup sont ceux qui nous jalousent.

Ouvrir portes et fenêtres, aérer, faire rentrer les idées des autres, car non, nous n’avons pas raison contre le monde entier. Former les salariés, les bénévoles. Protéger les plus fragiles contre la misère qu’ils se prennent dans la gueule parce qu’ils soutiennent d’encore plus fragiles qu’eux. Bordel, Augias, comment a-t-on pu te faire confiance aussi longtemps ?

Et il n’est pas seul, le bougre, à gérer erratiquement sa petite entreprise 1901. Je ne suis pas tombée sur la seule association française mal gérée. Mais celle-ci, nom de dieu qui n’a pas de nom parce qu’il n’existe pas, celle-ci, on va la remonter bien nette bien propre et la développer à la hauteur de la bonne et belle idée qu’elle défend dans ses jolis statuts humanistes. Non, mais !

Malgré le boxon laissé par Augias, je sais qu’il n’y a pas de malédiction à la Sisyphe. Et j’avance, avec l’Aide, doucement.

11 novembre 2014

La reprise

 

 

150520132455.jpgIl y a presque deux mois, je retrouvai un travail. La belle occasion. Qu’on croirait tombée du ciel si l’on oubliait la somme des graines semées depuis des années. Dont on rêvait pour inscrire un nouveau métier sur le CV. Pour mettre en pratique ce que j’ai appris de mes précédents boulots, pour être dans l’action, pour être utile, les mains dans le cambouis.

Ma profession est dicible à présent, elle n’appelle plus mystère et méfiance. Je suis directrice d’une association. Je travaille avec des élèves. J’emploie des animateurs. Nous luttons contre le décrochage scolaire. C’était fait pour moi, c'est mon job, je l'attendais.

Le bureau est au cœur d’un quartier populaire de Paris : nouveau quartier à découvrir, nouveaux voisins, nouvelle terrasse de café. Tout est beau et neuf à mes mirettes ; l’association, elle, est vieillissante. Elle avait de jolies fondations et doucement, elle s’est enfoncée. On m’a recrutée pour éviter qu’elle ne cède sous le poids des mauvaises habitudes. Je me sens investie d’une mission de Superhéroïne et j’aime ça.

Alors je range, je trie, je dis « fini le bricolage », je dis « droit du travail » et « lien de subordination », je motive, je félicite, je remercie, j’exige, je ne donne pas le choix, je fais ma directrice. Je déménage, je rassure, j’écoute, je décide. Je lave, je lave, je lave encore. J’enlève des couches de poussière pas du tout métaphoriques et j’entends les animateurs redécouvrir, étonnés, les couleurs du sol et des murs.

Il y a des rancunes et du moral cassé, des phrases assassines dans la salle commune. Je dis "temps mort" et je fais le geste des basketteurs. Je suis la directrice d'une équipe qui souffre encore de la perte de sens de son travail. Et ça ne se soigne pas aisément.

Une animatrice me l’a formulé lucidement, alors qu’elle me remettait ses dossiers de l’année dernière : « Vous allez voir, c’est vide. Ou presque. Normalement, je suis plus exigeante que ça envers moi-même. Mais vous savez, quand personne ne s’intéresse plus à ce que vous faites, vous lâchez prise. Alors mes dossiers, ils ne reflètent pas mon travail mais ma lassitude. Je suis une bonne animatrice, le savoir me suffit. J’aurais aimé montrer mes actions, mes initiatives, proposer de nouvelles choses. J’aurais aimé qu’on me dise « Ne fais pas comme ça » : même une critique, je l’aurais souhaitée. Parce qu’une critique, c’est une réaction. Mais rien. Alors, mes dossiers sont incomplets. Ne me jugez pas dessus. Ce serait complètement faussé.»

Nous agissons contre le décrochage scolaire, mais depuis deux mois, je me concentre pour raccrocher les salariés à leur travail.

Je reprends. Je recouds. Je reprise.

J’ai le sentiment de faire plus de politique que jamais.