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10 janvier 2015

Les balles sifflent à coté (Avant, après)

Dimanche 4 janvier, j'ai commencé à écrire un texte, juste commencé. Interrompue, je l'ai laissé en plan, je l'avais même oublié.

Je découvre que j'en avais déjà le titre : "Les balles sifflent à coté", et quelques lignes :

L'éducation républicaine, liberté-égalité-fraternité, par une famille de gauche sachant expliquer pourquoi ces idées sont justes et belles, a bien des avantages.

Du calcium pour renforcer mes neurones et grilles d'analyse de la société en infiltration dès la prime enfance. Maman me lisant tout Bayard-Presse avant ma naissance. France Inter au biberon. Soirées électorales dès 1981 en famille (5 ans, c'est le bon âge)

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C'était avant "Charlie". Je ne sais pas comment écrire ce qui s'est produit cette semaine, nommer avec d'autres mots que ceux que nous imposent les médias, surtout pas résumer à "attentat" ou à terrorisme", alors je dis "avant Charlie". A.C.

Ce matin, je voulais écrire sur les assassinats de mercredi, jeudi, vendredi je n'ai pas les mots, j'ai fait un rêve sur la forme sans virgule, sans retenue avec laquelle je pouvais écrire les sentiments provoqués par cette boucherie oui, une rage de poser des mots sur cette fin de semaine je me précipite sur mon ordinateur et je trouve un brouillon de texte, merde il s'appelle les balles sifflent à coté et hier j'étais proche de la Porte de Vincennes, les balles ont sifflé à un kilomètre du bureau mais que voulais-je bien dire avec cette putain d'image des balles qui sifflent à coté ?

Ca me revient doucement. Pendant que je tape, ça me revient. Ces lignes étaient une introduction à un texte auquel je pense depuis longtemps, non, je ne le reprendrai pas maintenant, autre titre possible comment j'ai été épargnée, ça parlera de racisme, de féminisme, des évidences humanistes et républicaines avec lesquelles j'ai grandi et qui m'ont empêchée heureusement, malheureusement, pesons le pour et le contre, trouvons le juste milieu, de prendre conscience de la noirceur du monde qui était juste à coté de moi. Voilà, les balles qui sifflent à coté, c'était ma façon de dire que... Non, je ne sais pas encore comment le dire. Ce texte n'est pas prêt, pas écrit, tu vois, vous voyez, ce n'est pas mûr. C'est pour plus tard.

Tiens, me reviens une autre idée occultée pendant cette semaine, au sujet de ce texte. Il sera le premier de la rubrique "Y'en a qui en font des romans, tu sais ?", puisque c'est une réflexion que m'a faite un ami, en riant de la faculté de certains romanciers à faire feu de tout bois pour une auto-fiction.

Puisque ce post-ci a des airs de bloc-note (je m'en fous, des connards ont assassiné Cabu, alors la qualité de ce que je publie, hein, c'est vraiment accessoire) le second texte de cette rubrique à naître parlera des lecteurs des transports en commun et de leur connivence en fonction des maisons d'édition de leurs lectures.

Voilà, c'est noté, pour plus tard, pour bientôt : rien ne s'arrête malgré les assassinats et la noirceur du monde. Écrire, parler, convaincre, s'opposer, résister, vivre de fraternité, ne pas s'arrêter aux coups portés aux blessures au cœur arraché aux jambes qui flanchent. Ils ne peuvent pas nous abattre tous.

29 décembre 2014

L'odeur de la boxe

Sur le chemin, il y a ce dernier petit bout de rue à remonter. Je replace mon sac qui a glissé de mon épaule. Et j’expire. C’est le début de la concentration, je suis à quelques mètres du gymnase. Je viens en baver pendant deux heures, je vais porter des coups et en recevoir. C’est l’entrainement de boxe française.

À l’entrée du gymnase, une odeur me chatouille légèrement. Je sais qui elle est et d’où elle vient. Puis un long couloir étroit, qui mène à la salle. L’odeur se renforce à chaque mètre, âcre. Juste avant la dernière porte, elle est devenue franchement désagréable. En ouvrant le sas, je fronce les sourcils, l’odeur me gifle. Elle est l’effort passé et futur des corps qui viennent ici se confronter et exsuder depuis des dizaines d’années. Partout imprégnée, la sueur a aussi envahi mon cerveau. Ammoniac, maître des lieux. Encore quelques pas jusqu’aux vestiaires et il s’est déjà mêlé à ma bouche, à mon nez, qui se sont habitués en quelques secondes, cette fois encore, à l’ambiance olfactive.

Puis nous nous entrainerons, nous sentirons nos vêtements se tremper petit à petit. Nos bras entravés par les gants trouveront les gestes pour essuyer les visages transpirants et chasser les gouttes qui troublent notre vue. Au départ, ce sont les biceps qui feront office d’éponge. Bientôt détrempé eux aussi, inutiles contre l’eau salée, on s’ébrouera, comptant sur la force centrifuge pour écarter l'agacement de la sueur. Et puis on n’y fera même plus gaffe, parce qu’il restera encore plus d’une heure à tenir, qu’on sera, tous, tellement en nage que le sol sera devenu glissant ; et qu’on sera entièrement concentré sur la réalisation de ce fichu geste-là, qu’on répètera encore et encore et qui demandera autrement plus d’attention que la question de nos peaux liquides.

Habitués à ce bouillon de culture, quand le cerveau a évacué la nécessité de nous faire subir ce que les narines perçoivent, il faut aller dans la petite pièce attenante à la salle si l'on veut retrouver la claque de l’ammoniac. Là, un immense coffre de bois renferme des gants en vrac. Ils ne sont à personne et personne n’en prend soin. Ce sont les gants de secours et les gants des débutants. Vieux, abîmé, orphelin, chacun est à lui seul une bombe en odorama. Dans ce grand coffre où ils s’entassent, ils entretiennent patiemment leurs bactéries et attendent en ricanant le bizut auquel on aura dit que non, pas la peine de s’équiper pour le premier cours : on prête des gants.  

Alors, penché au-dessus du coffre, cherchant pendant de longues minutes deux gants semblables, le débutant associera à son rite initiatique l’odeur insupportable des gants qu’il aura dénichés. Ça sent la pisse, ça sent la sueur, le sport, l’affrontement, l’effort et le plaisir. Et dans quelques temps, cette odeur inhérente à la boxe lui vaudra les mêmes sensations que, chez d’autres, une madeleine trempée de thé.

 

Déclinaison musicale par Jeanne Cherhal, « La station ».