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05 avril 2006

« C’est ton frère noir qui balaie ! »

C’était samedi soir, dans le métro. C’était sur la ligne 4, qui traversait en souterrain le 18eme arrondissement, la Goutte d’Or. C’était entre Simplon et la Gare du Nord.

Je filais, en retard, à une fête. J’étais bien habillée, maquillée, j’étais assise à coté d’un vieux monsieur d’origine maghrébine, à coté d’un jeune d’origine africaine, à coté de trois femmes fatiguées par le boulot, à coté d’un autre noir avec son chien et son uniforme de vigile. J’observais ce bout de rame et dans ma tête défilait les textes que je peux lire dans toute la production des organisations de Gauche. J’avais l’impression de voir les classes sociales se matérialiser sous mes yeux, je voyais aussi que la lutte des classes, celle qui défile en ce moment contre le CPE et plus largement contre la casse du droit du travail, cette lutte des classes dans la rue, elle ne reflète pas la cassure que je voyais autour de moi. Moi, la seule blanche et plutôt aisée de ce bout de rame, de ces deux rangées de sièges et de strapontins.

Voilà pour le décor et mon état d’esprit.

Entre un clochard.

Noir, immense, style rasta avec une immense casquette de laine qui cachait ses dreadlocks. Il tente de s’asseoir à coté de moi. Il était trop gros pour se faufiler, je lui cède ma place et je m’assieds juste un peu plus loin. A peine assis, il demande à ses voisins :

- Eh, tu sais que les Marocains tuent les noirs et mangent leurs têtes avec du couscous ? »

Éclats de rire des voisins. Un jeune beur s’approche :

- Mais bien sûr que je le sais, je suis marocain !

Les voisins pouffent de rire. Le rasta clodo continue :

- Les Marocains, ils jettent les Sénégalais dans la mer avec les Maliens aussi !

Les femmes noires autour de lui n’en peuvent plus, elles se tapent les mains sur les cuisses en riant « Mais oui mon frère, mais oui, t’as raison ! »

- Moi, je faisais de la boxe quand j’étais jeune, je faisais de la boxe pour pouvoir frapper les blancs.

Je rigole moins, je repense aux phrases de droite qui dénoncent le « racisme anti-blanc », et je n’ai pas envie d’avoir des exemples pour aller dans leur sens. Mais les gens continuent à rire. Çà me rassure, ils le prennent vraiment pour un dingue…

- Je suis un soldat moi, un Buffalo Soldier !

Tout le monde s’esclaffe, le jeune beur commence à fredonner la chanson. Je regarde la scène ébahie, je m’amuse aussi, tout le monde a le sourire, c’est chouette ! Le clodo continue, et on en redemande tous :

- On n’est pas des terroristes nous, hein ? J’en connais, mais ils sont cachés. Vous savez que c’est que des Sénégalais qui remplissent la Mecque ? Et il n’y a pas de KFC en Jamaïque… Ca c’est dommage…

Et les gens continuent, l’encouragent « Ouais, t’as raison, c’est pas juste ! Des KFC en Jamaïque, c’est ce qu’il faut ! » Les arabes, les noirs, les jeunes et les vieux, et moi, la petite Française en habits du dimanche… On sourit, on rigole, on échange des regards, et notre comparse continue et continue…

- J’en ai bien vu des musulmans ici, ils donnent du poison aux noirs !

Son voisin, noir, se fend la poire et répond «Mais je suis noir et musulman moi, arrête tes conneries man !»

Et puis soudain, une voix parmi les femmes noires s’élève, sévère, en colère : le clodo vient de jeter son emballage de kebab par terre « Arrête ! Fais pas ça ! C’est ton frère noir qui balaie ! »

Silence, on s’arrête de rigoler. On rigole pas avec ça, « c’est ton frère noir qui balaie ». Les gens arrêtent de rire, on arrive à Gare du Nord, beaucoup descendent, le clochard aussi.

Ce petit rappel sur l’origine probable du balayeur, c’était du vrai, du dur, du pas drôle du tout.

C’est terminé, cette petite communion multiculturelle, cette parenthèse qui me rendait presque optimiste. Oui, c’est certainement un noir qui aura fait le ménage dans cette rame, cette nuit ou ce matin-là.