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16 septembre 2016

Avance rapide – Le syndrome des ennuyeux.

next-ios-7-interface-symbol_318-35550.jpgEst-ce que ça vaut la peine, de raconter quelque chose, d’essayer d’expliquer un argument, au risque de ne pas être écoutée ? « Écoutée » ; il ne s'agit pas être comprise ou d'emporter l’avis, juste écoutée. Cela vaut-il la peine de s'exposer à l'ennui des autres ? Car ce que je voudrais partager ne tient pas en une phrase.

Prends ta respiration, lance-toi. Puis trop de bruits, trop d’attentions à captiver, je n’y arriverai jamais.

Faites place à la femme handicapée du récit ! Pause ! On la laisse parler, s'il vous plait ? Parce que cela lui est difficile. Merci de remiser vos saillies, remarques et sarcasmes sur sa lenteur. Elle parle, elle essaie.

Quelle violence, le saviez-vous, d'ouvrir la bouche en sachant que c’est voué à l’échec ? Entendre ses idées bien ordonnées tomber en lambeaux face à des auditeurs malicieux. « Trop long ! Trop de détails ! Trop compliqué ! Accouche ! » disent leurs yeux et parfois leurs bouches. Mais je fais des efforts pourtant, et cela ne vous demandera qu’une petite seconde de plus d’attention. Je ne le sais que trop, bande de zappeurs, j'en souffre aussi, mais je n’y arrive pas autrement. Soyez indulgents, je vous en supplie.

"Et donc ?"

Trop tard : l’un est parti à la cuisine, l’autre blague, le troisième enchaine sur un autre sujet « Ah, ça me fait penser à… ! »

J’enrage, j'ai honte, je m’embourbe dans ma petite histoire modeste et nulle, pas terminée pas d’intérêt. Je vous brusque un peu, je vais vous la dire malgré tout, la fin (« mais c’est qu’elle persévère, la bougresse ! »). Rien d'admirable – j’en ai perdu le fil et le sel, la pointe était prête, elle est émoussée – (mais qu'est-ce qui m'a pris de croire que je pourrais vous intéresser.). Sauver la face un petit peu, daignez écouter la fin de mon propos ou il deviendra misérable, ridicule, et moi avec lui. Capter un regard plutôt que l'assemblée, ils sont passés à autre chose et toi, voisin contraint d'écouter la suite, je te le promets, c'est bientôt fini. Conclure dans le brouhaha, sourire forcé : "voilà, c'était ce que je voulais dire". Et vouloir disparaitre.

"Et ça se termine comment ?"

Un jour, je me tairai, fatiguée de ravaler mes queues d’histoires tronquées. Fatiguée de chercher le courage de vous affronter, tous, un par un et en groupe de bretteurs complices.

Non, je ne les terminerai plus, les phrases interrompues par votre impatience. Si vos parenthèses et notes de bas de page vous paraissent plus urgentes à communiquer que de me laisser parler encore quelques secondes, alors je me tairai, battue, résignée à la seule conclusion logique : je suis insignifiante et vous êtes impitoyables.

"Tout ça pour ça ?"

Personne n’attend les mots que je vous destine pourtant. Me taire ne changera rien. Je ne me battrai plus, j’en ai assez. Je vous ferai la conversation bien sagement. Je ferai la discrète polie.

Je ne parlerai plus qu’en terrain amical, avec mes semblables : les timides et les lents de la langue. Les hoquetants et les pas sûrs d’eux. Ceux qu’on encourage du regard à continuer leur phrase car entre nous, on se soutient.

Même si on se trouve un peu longuet, mutuellement – nous ne sommes pas dupes –, et qu’on se coupe la parole, on reste attentif à l’autre et on finit notre incise par une excuse et une invitation à poursuivre. « Pardon, vas-y, je t’ai interrompu. »

Reprends, je t’écoute.

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