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29 décembre 2014

L'odeur de la boxe

Sur le chemin, il y a ce dernier petit bout de rue à remonter. Je replace mon sac qui a glissé de mon épaule. Et j’expire. C’est le début de la concentration, je suis à quelques mètres du gymnase. Je viens en baver pendant deux heures, je vais porter des coups et en recevoir. C’est l’entrainement de boxe française.

À l’entrée du gymnase, une odeur me chatouille légèrement. Je sais qui elle est et d’où elle vient. Puis un long couloir étroit, qui mène à la salle. L’odeur se renforce à chaque mètre, âcre. Juste avant la dernière porte, elle est devenue franchement désagréable. En ouvrant le sas, je fronce les sourcils, l’odeur me gifle. Elle est l’effort passé et futur des corps qui viennent ici se confronter et exsuder depuis des dizaines d’années. Partout imprégnée, la sueur a aussi envahi mon cerveau. Ammoniac, maître des lieux. Encore quelques pas jusqu’aux vestiaires et il s’est déjà mêlé à ma bouche, à mon nez, qui se sont habitués en quelques secondes, cette fois encore, à l’ambiance olfactive.

Puis nous nous entrainerons, nous sentirons nos vêtements se tremper petit à petit. Nos bras entravés par les gants trouveront les gestes pour essuyer les visages transpirants et chasser les gouttes qui troublent notre vue. Au départ, ce sont les biceps qui feront office d’éponge. Bientôt détrempé eux aussi, inutiles contre l’eau salée, on s’ébrouera, comptant sur la force centrifuge pour écarter l'agacement de la sueur. Et puis on n’y fera même plus gaffe, parce qu’il restera encore plus d’une heure à tenir, qu’on sera, tous, tellement en nage que le sol sera devenu glissant ; et qu’on sera entièrement concentré sur la réalisation de ce fichu geste-là, qu’on répètera encore et encore et qui demandera autrement plus d’attention que la question de nos peaux liquides.

Habitués à ce bouillon de culture, quand le cerveau a évacué la nécessité de nous faire subir ce que les narines perçoivent, il faut aller dans la petite pièce attenante à la salle si l'on veut retrouver la claque de l’ammoniac. Là, un immense coffre de bois renferme des gants en vrac. Ils ne sont à personne et personne n’en prend soin. Ce sont les gants de secours et les gants des débutants. Vieux, abîmé, orphelin, chacun est à lui seul une bombe en odorama. Dans ce grand coffre où ils s’entassent, ils entretiennent patiemment leurs bactéries et attendent en ricanant le bizut auquel on aura dit que non, pas la peine de s’équiper pour le premier cours : on prête des gants.  

Alors, penché au-dessus du coffre, cherchant pendant de longues minutes deux gants semblables, le débutant associera à son rite initiatique l’odeur insupportable des gants qu’il aura dénichés. Ça sent la pisse, ça sent la sueur, le sport, l’affrontement, l’effort et le plaisir. Et dans quelques temps, cette odeur inhérente à la boxe lui vaudra les mêmes sensations que, chez d’autres, une madeleine trempée de thé.

 

Déclinaison musicale par Jeanne Cherhal, « La station ».

17 décembre 2014

Mais sûrement. (La reprise, #2)

Je suis devenue directrice de l’Association parce qu’Augias, son fondateur il y a 15 ans s’est trouvé, à soixante-dix ans, submergé par les emmerdes, après des années de bons et loyaux services paternalistes et phallocrates. Il a soulevé des montagnes de partenariats, créé de la confiance autour de lui pendant des années mais il a aussi fabriqué une bonne dose de frustration parmi ses salariés et bénévoles, boule compacte de rancœur accumulée qui lui a, finalement, explosé à la figure l’année dernière.

Alors Augias a demandé de l’aide. Je ne veux pas que mon grand’œuvre meure, mais je n’en peux plus. Je hais certains de mes salariés, je les exècre, je les abhorre, ils ont commis des attentats contre l’Association, ils sont impardonnables, mais je ne veux pas que l’Association se casse la gueule. Je veux prendre de la distance. J’ai besoin d’aide.

Je connais l’Aide en question : elle est intelligente. Elle a compris qu’Augias n’avait pas été le plus recommandable des dirigeants associatifs mais elle a discerné qu’il avait tout de même eu une sacrée bonne idée, une belle idée de solidarité entre générations, une belle idée qui fonctionne en vrai de vrai et qui change des petites fractions du monde. Et la bonne idée de vouloir passer le relais. Alors, malgré le narcissisme éclaboussant et la grandiloquence suspecte d’Augias, l’Aide a dit oui, on t’aide. Mais on choisit ton successeur et toi tu pars doucement : on y mettra les formes.

La succession, c’est l’Aide Présidente et moi Directrice.

On y mettra les formes, a-t-elle dit. Et l’argent. Parce qu’Augias a un souci avec l’argent. Il en a besoin pour attester qu’il est devenu quelqu’un d’important.

« Tu sais, me dit-il un soir en partant du bureau, me dit-il comme la sentence que je devrais méditer avant le sommeil, l’époque est à la valorisation de la médiocrité. Alors, forcément, pour quelqu’un comme moi, l’époque est difficile. »

La représentation qu’Augias a de lui-même est liée à son salaire et à ses avantages. Il n’a jamais augmenté ses salariés, il a fait feu de toute subvention pour s’augmenter petit à petit. Sa première idée était de vendre l’Association. « Vendre l’Association »... Il a fallu lui expliquer que ce n’était pas faisable, légal, honnête, éthique et non, a dit l’Aide, on ne fera pas comme ça. Et lui, fatigué, a commencé à accepter qu’une fois l’Aide convoquée, il était dans ses filets. Qu’il devrait se plier à la plupart de ses conditions.

Cela n’empêche pas Augias de se voir grand. Il ne comprend pas que les institutions n’aient pas pensé, depuis tout ce temps, lui confier de grandes responsabilités. À une femme avec laquelle il a créé l’Association, par téléphone : « T’avais-je dit qu’on m’a récemment proposé aux Palmes académiques ? Et sais-tu pourquoi je ne les ai pas obtenues ? Sous prétexte que je n’ai jamais fait partie de l’Éducation nationale ! Ah, elle est bien sclérosée, cette France, en voici encore la preuve.»

Après trois mois de travail triangulaire entre Augias, l’Aide et moi, tout se met en place et s’agence enfin. Voici venu le temps des rires et du départ progressif de la figure tutélaire. Augias va s’éloigner des bureaux de l’Association, enfin me laisser tranquille, cesser de me dispenser ses conseils et analyses à longueur de journée.

Vous ne me demandez pas conseil, vous ne me posez pas assez de questions, me reproche-t-il souvent. Je ne sais plus ce qui se passe dans l’Association, je ne sais pas ce qui avance et ce qui ne fonctionne pas. Parlez-moi !

Mais, Augias, comment voulez-vous que je vous demande conseil, à vous, Ô grand Créateur et génie méconnu, alors que vous bafouez le droit du travail, que vous êtes un manageur de merde, que vous méconnaissez les bases de la psychologie humaine ? Vous n’avez aucun crédit à mes yeux. Inventeur de méthode pédagogique – certes, que vous avez détournée à votre profit unique. Détourneur de fonds publics dans la légalité mais dans l’immoralité. Mauvais gestionnaire de la répartition des impôts, de l’argent qui nous est confié par les financeurs publics, par les contribuables, vous êtes de ceux qui apportent de l’eau au moulin des sabreurs de subventions publiques. Pourfendeur du politique, de l’administration, des corporatismes, qui refuse toute transparence et partenariat parce qu’il faut protéger l’idée originale de l’Association ; beaucoup sont ceux qui nous jalousent.

Ouvrir portes et fenêtres, aérer, faire rentrer les idées des autres, car non, nous n’avons pas raison contre le monde entier. Former les salariés, les bénévoles. Protéger les plus fragiles contre la misère qu’ils se prennent dans la gueule parce qu’ils soutiennent d’encore plus fragiles qu’eux. Bordel, Augias, comment a-t-on pu te faire confiance aussi longtemps ?

Et il n’est pas seul, le bougre, à gérer erratiquement sa petite entreprise 1901. Je ne suis pas tombée sur la seule association française mal gérée. Mais celle-ci, nom de dieu qui n’a pas de nom parce qu’il n’existe pas, celle-ci, on va la remonter bien nette bien propre et la développer à la hauteur de la bonne et belle idée qu’elle défend dans ses jolis statuts humanistes. Non, mais !

Malgré le boxon laissé par Augias, je sais qu’il n’y a pas de malédiction à la Sisyphe. Et j’avance, avec l’Aide, doucement.