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17 septembre 2014

Rentrée en matière littéraire

La rentrée littéraire de septembre est un grand moment de frustration. Je ne connais pas les livres-dont-on-parle, peu de noms d'auteurs, je ne lis pas assez (du tout) les critiques littéraires pour suivre l'avis d'un ou plusieurs prescripteurs ; je n'ai donc quasiment pas de point de repère pour faire des choix.

Outre le fait de ne pas être une Grande Lectrice - il se raconte qu'on obtient sa carte "GL Silver" à partir de trente livres lu par an-, j'ai longtemps dédié mon plaisir littéraire aux seuls auteurs-français-francophones-morts. On arguera que c'est maladivement restrictif. On aura raison.

Je vois ainsi apparaitre année après année des auteurs dits connus dont je n'ai aucune idée de pourquoi ils le sont devenus, ni depuis combien de temps ils jouissent de ce statut. Ils apparaissent dans mon champ de vision, puis disparaissent. Le livre de rentrée littéraire n’acquiert d'intérêt à mes yeux que par sa pérennité et on (encore lui) retrouvera ici l'aura de l'auteur-français-francophone-mort. C'est un fait ; je ne prêche pas ; appliquant ce même décalage à la musique, j'ai su au début des années 2000 que j'aimais la cold wave.

Petite sœur du critère de pérennité, je me méfie de la grande vaque de marketing éditorial. Comme devant une page de publicité trop longue, je mobilise mon cerveau pour qu'il ne s'amollisse pas et résiste aux stimuli menant à l'achat réflexe. Aussi triste que soit ce parallèle, j'applique mon refus du consumérisme devant une tête de gondole de librairie comme dans une allée de supermarché.

Je préfère me laisser guider par les conseils des amis, les cadeaux que l'on me fait, les prêts impératifs ("Lis ça !") et des livres que je trouve dans la rue (mon arrondissement est propice à ce type de rencontres.)

Si mes lectures et achats sont déconnectés des rythmes marchands, mentionnons-le, c'est aussi pour des raisons financières. Lire ce qui sort maintenant représente un budget conséquent. J'aimerais bien coller à l'actualité, avoir un avis en même temps que les critiques. Mais je ne peux pas me le permettre. Pas pour le moment. J'ai donc, ne travaillant pas (encore), le temps de lire, mais peu d'argent pour me risquer à la découverte.

Et parfois, une interview à la radio, une voix d'auteur-e qui parle bien de son travail, un thème de roman qui m'évoque une foule d'images et de possibilités, et me voici notant frénétiquement ses références, et à peine plus tard fonçant dans une librairie de quartier. Mais ça ne se passe pas forcément en septembre, ou après la remise d'un prix. Le coup de foudre peut se produire toute l'année. L'éditeur, la couverture, la quatrième de couv', je m'en fiche. Je vous ai écouté, à l'aise, mal à l'aise, bon ou mauvais "client" de radio, et vous m'avez donné envie de vous lire. Ce livre-là, qui n'existe encore que dans le souvenir d'une voix qui m'a remuée, je l'achète toujours.

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 Où l'on parle, sous un angle tout autre, de la rentrée littéraire

Bertrand Guillot, dont le livre numéro 4 sort le 18 septembre (Sous les couvertures, Éditions Rue Fromentin), publie sur son blog Second Flore une série de billets qui éclaire les novices (j'en suis) sur la rentrée littéraire : "un feuilleton en cinq actes au canevas immuable et au scénario bien huilé – un scénario où seuls les acteurs changent, et de temps en temps (mais alors, rarement) les producteurs. La Rentrée littéraire pour les Nuls, en quelque sorte. Le scénario dévoilé à l'avance, scène par scène, un zeste de coulisses, et quelques exemples réels pour rigoler un peu."

Je vous conseille vivement la lecture de cette mini-série.

Portrait d'une Rentrée littéraire (bande-annonce)

La Rentrée Littéraire pour les Nuls – Acte I (janvier-mai)

La Rentrée Littéraire pour les Nuls – Acte 2 (mai-juin)

La Rentrée Littéraire pour les Nuls – Acte 3 juillet-août)

Brève interruption des programmes

La Rentrée Littéraire pour les Nuls – Acte IV (septembre)

La Rentrée Littéraire pour les Nuls – Acte V (octobre-novembre)

 

16 septembre 2014

Vertiges de l’impatient

Elle peut arriver, maintenant. Tout est prêt pour le dîner d’anniversaire. Vraiment, il s’est organisé comme un chef : d’abord, il a réussi à éloigner sa belle pour l’après-midi, avec la complicité d’une amie. Puis il a pu se concentrer sur un planning exigeant : courses, fleuriste, cadeau, cuisine, vaisselle, décor, bien, il est dans les temps.  Douche. Rasé coiffé parfumé mais pas trop. Enfin, il a revêtu sa tenue préférée – non, elle n’est pas désuète, elle est vintage.

Vérification panoramique, plus rien ne traine. Il hoche la tête, il contemple. Ça devrait lui plaire.

Si elle est dans un bon jour. Si son visage ne porte pas le masque qui est apparu depuis quelques temps ; depuis quelques mois, pour être honnête avec lui-même. Il essaie d’être lucide. Il a beaucoup lutté contre la lucidité.

C’est passager, je me fais des idées, ce doit être de ma faute, je ne me rends plus compte de ce que je suis. Son air affligé, sombre, fermé. Leurs discussions autrefois pétillantes,  devenues monologues parce qu’il ne veut pas entendre le silence. Dame ! Elle est (il se force à penser le mot) apathique. Ce qu’il peut détester ces journées-là. Il les a secrètement appelées les jours sans elle. Pas tous les jours, pas tout le temps, c’est pile ou face. Inattendu, imprévisible.

Un sursaut. Ne pas anticiper ce qui pourrait assombrir la soirée. Il verra, quand elle rentrera. Impatient de la surprendre et inquiet qu’elle ne réagisse pas, ou pas comme avant.

Il lui aura fallu du temps pour s’autoriser à se poser des questions. S’ennuie-t-elle ? Suis-je devenu à ce point soporifique ? Les yeux las, elle m’écoute ? Non, elle décroche, elle soupire. Ça y est, ma belle est lassée, le fameux étiolement programmé, ça devait bien arriver un jour.

Les soirées à sens unique confirmaient, lui semblait-il, son nouveau statut de vieux schnock. Pourtant, n’est-ce pas, quand les brumes disparaissent, ils continuent d’être heureux, de rire, de s’enlacer, de se taquiner... Tiens, ce matin, ça allait bien, hier aussi ! Les bons jours voilent sa peur. Non, ma belle n’est pas en train de s’éloigner.

Revue de détail. Lumières feutrées, table dressée dans les règles de l’art, assiettes dans leur couverture chauffante – à l’ancienne. Il ouvre la bouteille de vin, c’est un peu tard, la belle doit arriver.

Aborder le sujet avec elle, il n’y parvient pas. Ça n’a jamais été son fort, de crever les abcès. Alors ils ont appris, avec les années, à chorégraphier ces moments si délicats pour lui, à les rendre plus légers : lui, organisant un peu d’exceptionnel, elle, l’encourageant à la confidence, à la confiance des mots. C’est ce même rituel qu’il a préparé pour ce soir et dont il espère à nouveau la magie. Aide-moi à te parler.

Sa belle a aussi des accès d’impatience muette, des exaspérations solitaires. Pour rien, j’ai bien réfléchi, pour rien, ce n’est pas moi, pas de ma faute, je suis le même, et je n’ose plus bouger un cil. Le dédain, bouche sévère, regard qu’il n’arrive pas à croiser. Non, vraiment, je ne peux rien, je n’y suis pour rien.

Qu’est-ce qui durcit ses traits, pourquoi cette froideur. Et cette effrayante faculté à être absente bien qu’assise à ses côtés.

Ses changements d’humeur ne préviennent pas. Il est désemparé, petit, penaud, tout bête. Pas ce soir, pitié, pas ce soir.

Et ça disparaît au matin, au coucher. Elle le quitte avec des baisers et le rejoint hagarde. Elle part lasse et revient gaie. Elle redevient la belle qu’il connait, son amour. Il hait ces montagnes russes. Il veut une accalmie.

Qui va ouvrir la porte ? Ma belle ou celle que je ne connais pas ? Je t’ai préparé une surprise, mais je vis un supplice. Rentre vite.

Il regarde la bouteille. Elle doit être aérée à présent.

Il veut une soirée exceptionnelle, ils boiront à leur amour, à leurs années parfaites et tendres, et tu te souviens, pour tes trente ans, j’avais essayé de faire la même chose, mais quel fiasco culinaire, ils en riront, je me suis amélioré tu ne trouves pas ? Je t’en prie, provoque le sujet, ose me parler de cette distance, de tes silences, aide-moi à te dire mon désarroi.

Il est tard. Trop pour rester immobile une minute de plus. Il était en cheville avec une amie de sa belle qui l’a enlevée pour l’après-midi - expo et bistrot. Mais qu’est-ce qu’elles fichent, toutes les deux ?

- Allô, l’amie-complice ? Elle était bien, cette exposition ? Vous avez terminé ?

Mais la complice est rentrée depuis bien longtemps, seule, et d’ailleurs, elle s’interroge elle aussi, la belle devrait être chez elle, oui, à l’heure qu’il est.

- Non, pas encore... Oui, elle t’appelle quand elle arrive. Promis. Ne t’inquiète pas.

Puisque c’est moi qui m’inquiète pour elle. J’en ai la charge, le monopôle. Je suis son mari son homme son amant. Je ne sais pas quoi faire. Je me perds.

Pour leurs premiers rendez-vous, il avait craint de commettre un faux-pas irrévocable qui la ferait s’évanouir dans la nature. Ce soir, cette vieille peur l’assaille de nouveau.

Cela faisait deux heures qu’il l’attendait, et quatre mois qu’il doutait, quand il reçut l’appel.

- Je suis pompier. Je suis avec votre femme, Elle va bien maintenant. On va la conduire à l’hôpital, pour un examen, pour être sûr. Elle était désorientée, peut-être une perte de mémoire. Elle errait, des passants s’en sont inquiétés. Ça c’est déjà produit, Monsieur ?

- Non. Je ne crois pas. Enfin, peut-être. Si, oui… Je n’ai pas compris.

- Quel âge a votre femme déjà ? Quatre-vingt, si je compte bien ?

- Oui, quatre-vingt ans. Aujourd’hui.

- Ah, tiens, je n’avais pas réalisé sur ses papiers, c’est aujourd’hui. Elle va mieux, je vous la passe. (Hé, les gars, c’est son anniversaire ! Bon anniversaire Madame !)

- Amour, c’est toi ? Oh, j’étais perdue, pardon pardon... Ça va mieux. Tu es à la maison ? J’ai peur. Je ne savais plus, tu sais, comme jamais, je ne pouvais plus, il n’y avait plus rien… Tu viens à l’hôpital ?

- J’arrive, ma belle. Je viens te retrouver.

 

 *****

J'ai écrit cette nouvelle pour participer au concours E-crire Aufeminin 2014. Ne faisant pas partie des 12 finalistes, je peux à présent publier la nouvelle sur ce blog.

Les 12 finalistes de ce concours :  
Démontée
Derrière la voie express
La peinture sur la bouche
Monsieur Belin
Plastique de rêve
Reflet tranchant
Je suis une fille comme les autres
La magie du net
Et ses yeux...
Laisse béton
Rendez-vous à 18h
Adélaïde