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11 septembre 2014

« Le capital et son singe », au Théâtre de la Colline

O. m’a invitée hier au théâtre. Je n’y étais pas allée depuis un bail, j’étais heureuse quoi qu’il arrive. L’aubaine arrivait du Théâtre de la Colline : « Le capital et son singe », d’après Le Capital de Marx, mis en scène par Sylvain Creuzevault. Un peu de classique historiquement socialiste dans ces semaines de marasme politique pouvait soulager les égratignures. Contre les meurtrissures et les plaies béantes provoquées par l’actualité, le théâtre ne pouvait pas grand-chose, je me satisfaisais d’un peu d’éosine sur mes afflictions militantes.

photo_lecapitaletsonsinge_11_dr_carrousel.jpgNe pas tenter de vous présenter comment le marxisme est réinterprété par la troupe, ce serait peine perdue. Vous parler de ce qui se produit sous nos yeux. Vous plonger dans une dramaturgie ostensiblement brechtienne, nous pourrions être au Berliner Ensemble. C’est échevelé, drôle, étrange, juste ce qu’il faut de démonstratif et de pédagogique.

Imaginez une réunion du Club des Amis du Peuple, en mai 1848, à laquelle participeraient Auguste Blanqui, Friedrich Engels, Raspail, Barbès, Louis Blanc... Il est question de la République, de stratégie parlementaire ou populaire. Tentation révolutionnaire ou tentative démocratique ? Manifester le 15 mai ? Pour quoi, vers quel objectif ? Une assemblée majoritairement monarchique est-elle légitime pour rédiger une constitution républicaine, ou légitime-t-elle le renversement du pouvoir ? Pendant que siège l’Assemblée constituante, le Club animé par Raspail - calme instituteur désarçonnant, dispute de la valeur du travail, de la nature du capitalisme, du rôle de l’État et voit émerger la vision du dépassement de la société de classes.

Pour qui a déjà participé à des réunions politiques, cette première partie est un miroir hilarant de nos pratiques de débat. Liste de prises de parole, règlement de compte impromptu, démonstrations politiques et philosophiques, poète chien dans un jeu de quille, digressions multiples et dehors, les barricades, le peuple pour lequel on se bat. Comment agir urgemment et abattre le capital dans le même élan.

Puis on se transporte à Berlin, en 1919, une noce de petits bourgeois socialistes ou socialisants, un éventail de société, de l’ouvrier automobile au paternaliste patron. Incarnations des tensions intellectuelles provoquées par l’industrialisation. On débat de l’aberration ou du miracle tayloriste, et comme en 1848, la question de la valeur du travail est au centre des débats. Mais la parole marxiste n’est plus aussi libre, l’Allemagne est enfin en paix, à genoux mais en paix, l’industrie se déploie de nouveau, pourquoi chercher des problèmes là où il n’y en a plus. Et finalement, en ce soir de noces, dansera-t-on au chaud dans l’appartement ou ira-t-on se joindre à la veillée funèbre en l’honneur de Rosa Luxembourg ? L’irruption de Spartacus tente de rappeler à chacun que la lutte n’est pas terminée.

Acte plus sombre et malaise provoqué par la nostalgie de l’effervescence de 1848, où tout semblait encore possible. Acte du renoncement et de l’effilochement des consciences. Le spectateur y voit tout d’abord un creux de mise en scène, un temps mort. Aujourd’hui, je me dis que ces scènes de verbiage et d’improvisation marquent parfaitement l’essoufflement de la ferveur révolutionnaire.

Bourges, 1849, où siège le tribunal d’exception qui juge les fomenteurs de la manifestation du 15 mai 1848, la même dont l’organisation et les objectifs étaient controversés dans le premier tableau. Nous retrouvons Blanqui, l’ouvrier Albert, Barbès, Raspail, Borme, Blanc, sur le banc des accusés. Lamartine et Ledru-Rollin figurent parmi les témoins, Freud s’invite, le procureur est un jeunot, le juge un abruti. Le procès est un dialogue de sourds entre l’État et les républicains insurgés. Pour le spectateur qui ne connait pas son histoire politique du XIXème siècle sur le bout des doigts, la scène est obscure, les références hors de portée. Alors le burlesque l’accompagne frénétiquement vers la fin de la pièce et l’encourage à poursuivre la découverte littéraire et politique de cette Deuxième République.

On est chez Brecht, ou presque : les personnages entonnent La Semaine sanglante et closent la représentation.

Pétrie de batailles et de verdicts électoraux, je suis une modérée, de ceux dont le Club de Raspail se défie. C’est ainsi. Le moule était démocrate et républicain avant d’être socialiste. "Oui mais, ça branle dans le manche". Et une pièce de théâtre peut faire vaciller.

 

 

 

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