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18 août 2014

Un été médiéval (Fragment de vie presque étudiante)

Le propre de la chômeuse en période d’über-calme estival est de rechercher ce qui la tiendra en éveil intellectuel à peu de frais. Le dehors est une suite de tentations qui coûtent, au premier rang desquelles les terrasses de café, avec prolongations allongeant la note finale et cigarettes en séries. La maison est alors un lieu plus sûr pour la chômeuse économe, et son ordinateur le parcours d'une promenade infinie. (La chômeuse n’est pas pingre, mais elle se connaît bien et anticipe les mensualités fiscales à venir, calculées sur ces temps, non pas meilleurs mais différents, où elle gagnait beaucoup d’argent ; alors elle mange de la culture gratuite.)

AN00031633_001_l.jpgVoilà comment j’ai replongé dans les plaisirs de ma formation universitaire : littérature et iconographie du Moyen-Âge. J’y guette avant tout les figures du Merveilleux, tout ce qui peut relever du monstrueux et du féérique avec une amicale attention pour les géographies, bestiaires, lapidaires et herbiers. Tout personnage hybride, tout attribut à priori hétérodoxe réjouit mon cerveau. Cet âne qui joue de la harpe, cette chimère qui n’a rien à faire dans la marge de ce livre d’heures, cette coiffe à oreilles d’ours (est-ce plutôt un loup ?) peuvent me tenir en haleine pendant plusieurs heures.

J'aime ce que les manuscrits offrent de déformations, d'incongruités. Des surprises à chaque page feuilletée, des questions qu’on aime se poser en sachant pertinemment que toute réponse sera bancale, et l’envie de traverser l’Europe pour admirer certains parchemins. Je fronce les yeux devant les numérisations souvent trop petites. J'ânonne des lignes de latin, vieux français, vieil allemand, auxquelles je ne comprends plus qu'un mot sur dix, mais celui que je reconnais à coup sûr me rend fière et savante.  J'aimais le vertige provoqué par la découverte d'une variante et de sa source probable. Rire toute seule de ce copiste qui, perdant son latin, substitue un mot à un autre parce que celui qu’il recopiait ne lui évoquait rien du tout. « Pas grave, je vais mettre ça à la place, ça me semble plus cohérent. ». J'aimais être à ce point immergée dans mes recherches que le temps n'existait qu’à peine, et sous la seule forme du flash info de FIP, juste avant l'heure pile.

Alors, tirant de minces fils prétextes, pianotant cent fois ces mots clés qui agacent ma curiosité du moment, j’emploie ma période de chômage à exploiter Google dans ce qu'il a de meilleur, je glane dans la richesse des archives nationales et j’écarquille mes billes en aspirant de grands oh ! quand je trouve des trésors.

Ce matin l'écheveau m'a conduite sur le site de l'agence photographique de la Réunion des musées nationaux qui est devenue en quelques secondes ma nouvelle meilleure amie.

J'y dégotte rapidement une petite statue de bois qui alimente une piste que je creuse depuis quelques semaines. J'épuise la voie - pour ce site, pour le moment - , je devrais changer de source, et poursuivre méthodiquement mes recherches ailleurs. Je ne parviens pas à m’y plier (toute tentative d’utilisation raisonnée de mon temps libre est actuellement un échec programmé) : je module le vocabulaire de ma recherche, je l’étends et la distends, je me perds délicieusement dans la bibliothèque virtuelle et dans mes associations d’idées. J’ignore ce que je fais ici, c’est beau et somptueux, j’adore.

Laissant mes yeux accrocher ce qu'ils veulent, étudiante disciple de l'écoute passive, je tombe en arrêt devant une représentation des Troyens abattant les murs de Troie pour faire entrer le cheval.

Quoi ?

Le cheval n'est-il pas réputé entrer par une immense porte ? Les murs abattus, quel intérêt pour Ulysse et ses hommes de se cacher à l'intérieur du cheval, alors que la brèche est faite ? Pourquoi ajouter un épisode de sape troyenne au plan achéen, parfait ? C’est quoi cette histoire de cheval trop grand pour entrer proprement dans Troie ? T’as vu joué ça où, Copiste de 1340 et des brouettes ?

Décidée à consacrer la fin de ma matinée à cet épiphénomène, je wikipédite pour réviser un peu mon histoire de Troie. Ne cherchez pas chez Homère, il a bâclé des épisodes. Je retrouve ma source latine bien détaillée chez Virgile, qui confirme, d’une (non solum), l’épisode de la destruction des murs mais enfonce le clou (sed etiam) en précisant pourquoi le cheval a été spécialement construit pour ne pas passer la porte de Troie… Et je comprends que la ruse n’en est que plus incroyable.

Par Clio, Melpomène et Calliope, j’ai donc merdé.

Pardon, cher Scribe de 1340 : tu as respectueusement illustré la prise de Troie. Mais tu sais bien comme sont les apprentis, ils s’enflamment devant chaque nouveauté. Souviens-toi de ta mine, quand on t’a commandé la copie de ton premier texte non-canonique. Ben voilà, j’étais un peu dans le même état en découvrant cet épisode : il fallait que je doute, que je m’assure.

Je ne découvre pas l’exaltation soudaine du chercheur, je connais cette adrénaline. Ce que j’avais oublié, c’est que l’étudiant philologue a tort la plupart du temps, mais comme son ami l’étudiant archéologue, il espère ne pas passer à coté de la découverte de l’année. Il fait bien d’ailleurs, parce que c’est cette ambition qui le pousse à tout vérifier, à reprendre depuis le début, à s’acharner. Et c’est en éprouvant ses doutes qu’il déniche, parfois, le détail qui tue, le truc qui cloche vraiment, le machin que personne n’avait débusqué.

L’épisode se clôt. Mesdames et Messieurs des Monuments nationaux, ce n’est ni Virgile ni un déjà-vu méthodologique que j’étais venue chercher sur votre site. Non vraiment, pardon mais je dois partir, ma recherche initiale m’attend dehors, elle risque de s’inquiéter. Au revoir, oui, je reviens dès que possible.

Je vais à présent me pencher sur le cas de cette statuette de bois que j’étais venue chercher sans la connaître. Elle m’aura guidée vers une parenthèse d’Odyssée, d’Iliade et d’Énéide où j’aurai humé un peu de cette Antiquité aromatisée par le Moyen-Âge. J’ai une chance incroyable.

 Illustration : The Tring Tiles, saynètes de l'enfance de Jésus, British Museum.

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