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31 mai 2014

Les écrivains ne paient pas tous pour être publiés.

Je vais rencontrer un habitant qui a un projet culturel à présenter à la mairie, et je ne sais rien d’autre.

Le secrétariat du maire ne dit jamais non à une demande de rendez-vous. Il dit "oui mais" quand le sujet est trop vague. "Oui, mais l’agenda du maire est plein pour les deux mois qui viennent". Il dit "pour les trois mois qui viennent" si l’interlocuteur semble vraiment bizarre. "Mais si vous voulez, un de ses collaborateurs peut vous recevoir plus rapidement. C’est presque pareil que le maire, vous savez... Alors on dit la semaine prochaine, ou dans deux mois ?". Le plus souvent, ça marche : plutôt le cabinet tout de suite, que le maire plus tard.

 

L’homme est ponctuel, il porte une grande enveloppe, il s’est préparé pour notre entretien.

Dans mon bureau, je l’invite à s’asseoir, à se mettre à l'aise. Dans quel quartier habite-t-il ? Sait-il déjà qu’on va refaire sa rue pendant l’été ? Oui, trottoirs compris. C’est une bonne nouvelle. Depuis le temps...

- Et donc vous avez un projet culturel, si mes informations sont bonnes ? Racontez-moi ça.

Mon stylo, mon cahier. Vous voyez Monsieur, je vais prendre des notes, et pas sur une feuille volante, s’il vous plait. Ce que vous allez m’expliquer est important. Vous êtes important.

- Alors voilà : j’ai écrit un livre, et je suis très heureux parce qu’une maison d’édition a accepté mon manuscrit, et je vais être publié !

- Toutes mes félicitations !

Fier de son annonce, tout sourire, il grandit de plusieurs centimètres.

- Merci... C’est une surprise, je suis vraiment très content... J’ai beaucoup travaillé pour mon roman, ça m’a pris des années. Pendant longtemps je n’ai pas osé l'envoyer, je n’y connaissais rien du tout. Et puis je me suis décidé, je me suis renseigné et j’ai choisi la maison d'édition que je voulais. Et du premier coup (c’est fou !), du premier coup, ils m’ont accepté.

Je tique sur le "j'ai choisi". Je crains que...

- Très bien, très bien… C’est quelle maison d’édition, alors ?

- C’est "Je suis publié point com". Ce n’est pas très connu. C’est une maison d’édition sur internet.

Dans le mille : un fabriquant de livres...

- Vous allez être publié à compte d’auteur, c’est bien ça ?

- C’est exactement ça : "à compte d’auteur" ! Dites, vous vous y connaissez, vous alors ! Moi, je ne savais pas comment ça marche, l’édition, avant d’être publié. J’ai découvert après avoir été accepté. Ce n’est pas donné, vous savez ? C’est pour ça que je voulais voir le maire. J’ai déjà payé 1 000€, mais c’est un peu dur pour payer le reste. Bon, ce n’est pas très grave, je vis seul, je n’ai pas d’enfant, je vis avec peu, mais il me manque 2 500€ pour finir de payer mon éditeur, alors je me disais…

Je découvre le prix de l’arnaque. Je me prépare à lui donner une mauvaise nouvelle – on ne pourra pas l’aider financièrement.

- … Je me disais que peut-être la mairie pourrait m’aider pour mon projet culturel, parce que c’est un livre, c’est culturel, et la mairie a un service culturel, donc voilà : qu’est ce que vous pouvez faire ?

Je place alors mon bloc "je ne vais pas vous mentir", j’enchaine avec le laïus "subventions pour des projets d’intérêt général". Je termine par un refus navré. Il encaisse, il s’y attendait un peu.

Je m’inquiète pour ses finances. Comment va-t-il trouver 2 500€ ? A-t-il envisagé de se rétracter ?

- Ils m’ont dit que j’avais du temps pour payer. J’ai encore un peu d’argent, je vais emprunter à ma mère, à mes frères et sœurs... Et puis, surtout, dès que je reçois les livres, je vais commencer à les vendre ! Pour 3 500€, j’ai quand même 400 exemplaires... J'ai fait mes calculs avant de signer, quand même... Vous les connaissez, "Je suis publié point com" ?

Il me tend les documents de l’enveloppe : c’est le contrat d’édition. « De vente », traduit mon cerveau. Il a choisi la formule la moins chère. Il ne souhaite pas bénéficier de l’option « Promotion Plus » et bénéficiera de la une du site internet pendant un mois, de la rédaction et de la diffusion gratuites d’un communiqué de presse, de l’envoi de son livre à des journalistes spécialisés, de la garantie d’être invité à de nombreux salons du livre pendant les 18 mois qui suivront la publication de son roman (les frais de déplacement et d’hébergement restant à la charge de l’auteur), et surtout : du partenariat de la maison d'édition avec Amazon. Un pont d’or.

- Non, je ne les connais pas. Je crois que c’est une sorte de maison d'édition qui ressemble plus à un imprimeur en réalité. Vous voyez ce que je veux dire ?

- En fait, je ne connais pas autant que vous ! Vous semblez calée, j’ai de la chance !

Monsieur, vous êtes en train d’acheter une prestation qui n’est pas de l’édition. Vous vous êtes engagé il y a quelques jours à acheter pour 3 500€ de vos propres livres, vous allez ramer pour en vendre cent, mais personne n'a pu vous mettre en garde. A compte d’auteur, pourquoi pas… Encore faut-il que l’auteur comprenne ce qui lui arrive. Et vous, vous n’avez pas les clés pour comprendre, et ça me rend triste.

- Je ne connais pas très bien l'édition, mais si vous devez payer pour être édité, c’est différent des maisons d’éditions qui financent elles-mêmes la fabrication, la publicité, et la mise en vente des livres. Elles relisent, elles donnent des conseils : elles travaillent avec les écrivains, avant et après la sortie. Il y a même certains auteurs qui reçoivent un peu d’argent avant la sortie du livre.

- Ah ? Les écrivains ne paient pas tous pour être publiés ?

- Non, pas tous. Il y a des maisons éditions qui prennent les risques à la place de l'écrivain, parce qu'elles pensent que le livre va se vendre et qu'elles feront des bénéfices. Leur travail, justement, c'est de faire en sorte qu'on parle du livre et de l'auteur, qu'il soit invité dans les médias, qu’on chronique son livre. Ils sont aussi organisés pour que le livre soit le plus visible possible dans les librairies, les supermarchés… Et l’auteur, en retour de son travail à lui, reçoit un pourcentage sur les ventes - pas beaucoup d’ailleurs... Mais, Monsieur, ces auteurs-là ne paient rien de la fabrication du livre. A gros traits, c'est ça une maison d'édition traditionnelle.

L'homme découvre tout un monde. Il n'a pas l'air dépité, juste étonné. Il ne prend pas la mesure des milliers de manuscrits rejetés, de la rudesse de la compétition. Il ne comprend pas encore qu'il n'a pas été "accepté du premier coup" mais qu'il est le client d'un imprimeur déguisé en maison d'édition.

Je n’ai pas envie de le dessiller tout à fait. Je peux porter un jugement sur sa candeur, mais pas sur son désir de tenir un jour son propre livre entre ses mains. Ce qui m'inquiète, c'est qu'il va s'endetter. C'est beaucoup 3 500€.

- Mais je vais en avoir 400 pour ce prix-là, et je vais les vendre, ça me remboursera ! Après, ce n’est pas grave si je ne gagne pas beaucoup d’argent, vous savez, je n’écris pas pour devenir riche !

Pas comme votre éditeur-escroc.

- Pour la distribution, les lieux de vente, ça se passe comment ?

- Eh bien d'abord, il y a internet. Mon livre sera sur Amazon ! Pour le reste, je vais aller voir les librairies et les magasins du coin. L'éditeur m'a envoyé des tas de conseils. Je suis un peu accompagné, quand même… Il faut commencer par sa ville et les environs, surtout quand l'histoire se passe là où on habite. Je vais aller à Auchan, à la FNAC, et dans la librairie d’ici, en ville. Et si vous avez d’autres idées… Ce serait bien de faire un article dans le magazine municipal. C’est aussi pour ça que je suis venu vous voir. Et puis un stand à la fête de la ville, ou sur le marché ? Ce serait possible un stand sur le marché ?

 

Gentil monsieur écrivain un peu naïf, je n'ai pas envie de vous faire redescendre trop près de la terre. Moi, j'y suis rivée et ce n'est peut-être pas le meilleur angle. Je vois les cartons de livres dans votre appartement, les discussions pour vendre ce livre à vos proches, les mois qui passent et le stock qui baisse si lentement. Les frères et sœurs qui aimeraient que vous rendiez l'argent emprunté. Et l'imprimeur qui s'en lave les mains.

Je regarde rapidement les conditions de rétractation précisées par le contrat.

- Il vous reste 48 heures pour l'annuler, si vous le voulez, conformément au droit des consommateurs sur la vente à distance…

- C'est considéré comme un achat par internet… ?

- Oui, c'est ça, Monsieur.

Notre entretien se termine. On résume les possibilités, les choix qu’il doit faire. Mais il a un autre calcul en tête :

- Vous savez ce qui m’embête? C’est qu’ils ne m’offrent que 20 exemplaires. Je ne vais pas pouvoir faire beaucoup de cadeaux.

Commentaires

Un homme rêve d'être édité, un autre lui vend cette possibilité, je ne vois pas où est le problème. A moins que vous ne soyez une de ces idéalistes qui veulent mettre du sentiment et de la morale partout, jusque dans les hommes libres qui évoluent dans un marché libre...

Écrit par : r1 | 31 mai 2014

Vous avez vu juste. (Je mange aussi les petits enfants.)

Écrit par : Lunedessiens | 31 mai 2014

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