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18 décembre 2015

La maison de l'ogre

Achim-Baden, années 90, mon premier week-end dans cette banlieue de Brême. Ma correspondante est un peu spéciale. Elle se fiche pas mal du français et de sa Française, bébé-moi de treize ans, plongée pour la première fois dans un échange franco-allemand. Du haut de ses quinze ans, Tanja me traine avec patience dans ses déambulations adolescentes.

200px-Dore_ridinghood.jpgLe vertige du séjour à l’étranger, quand on ne comprend qu’un mot sur cent, réside dans l’à peu près permanent. Là j’ai bien compris qu’on sortait quelque part, mais où ? Nous traversons Achim-Baden à vélo. Peut-être sortons-nous de la ville. C’est loin, là où je ne sais pas où l’on va.

Une maison devant laquelle nous attendent des amis de Tanja, croisés pendant la semaine au collège. Mais aucun n’a de correspondant, je suis déçue de ne retrouver personne pour partager en français le flou de l’après-midi. Tiens, on redémarre, ce n’était qu’une étape. Tous à vélo ; nous allons ailleurs. J’existe à peine. Je pédale.

La troupe s’arrête enfin devant une maison, dans un des multiples lotissements déserts déjà traversés. Je suis au milieu de nulle part, arrivée à destination mais perdue. Où sont les parents qui s’inquiètent pour nous ? Savent-ils où sont leurs enfants, partis depuis longtemps ?

C’est une femme qui nous ouvre. Elle ne dit pas bonjour, nous non plus, je me fonds dans l’impolitesse générale. Elle dit seulement : « Il est là-haut. »

Un regard rapide vers le salon que nous traversons mais je me fige : une croix gammée au mur. Un drapeau, un vrai de vrai, avec ce rouge et ce blanc et ce noir. Une explication d’urgence me traverse : je suis donc chez des gens qui ont tellement honte d’être allemands à cause d’Hitler qu’ils ont décidé pour que ça ne se reproduise plus jamais de s’imposer chaque jour la vision du symbole de l’horreur. Et c’est la seule interprétation possible. De toute façon. Même s’il faut être un peu tordu.

La petite troupe traverse le salon puis un couloir. Au plafond, une trappe s’ouvre sur le visage d’un adolescent. Il fait descendre une échelle, nous grimpons dans le grenier, sa chambre. Là était notre objectif. On me présente vaguement. Mais je suis ailleurs. Je suis sur les murs, sur les étagères, parce que l’ado de là-haut est encore plus marqué que ses parents par la Seconde Guerre mondiale : sa chambre est entièrement dédiée à des objets nazis. Dans une vitrine, Mein Kampf et un pistolet – les petites armes s’appellent toutes « pistolet ». Au mur, un drapeau nazi beaucoup plus grand que celui du salon. Un casque, une assiette, des images comme celles des livres d’histoire, avec des hommes forts qui protègent les femmes et les enfants, ces affiches dont les formes des lettres sont difficiles à reconnaitre, d’autant plus en allemand – on ne peut pas deviner les mots. Je suis sidérée par tant d’efforts et d’intérêt pour l’Allemagne d’Hitler. Il est à peine plus vieux que moi et il a décidé de réunir des témoignages historiques (peut-être pour lutter contre le révisionnisme - mes parents m’ont expliqué ce que ça voulait dire). Incroyable. L’ado suit la trace de ses parents. Même s’il faut être un peu tordu.

À la maison, on parle parfois de la guerre de 39-45, des génocides, du Régime de Vichy ; on est d’accord pour tout faire pour que ça n’arrive plus jamais, mais on n’a pas besoin d’afficher des trucs comme ça aux murs de notre maison pour le penser très fort.

Une copine en primaire m’avait dit qu’elle portait un petit crucifix en collier pour se souvenir tout le temps de la souffrance et du sacrifice du Christ. « Quand je joue avec mon collier, je pense à Jésus sur la croix. Et quand je mets ma croix dans ma bouche aussi. C’est pratique. Et ça m’empêche de faire des bêtises.» Alors dans cette maison, ça doit être un peu le même principe ; pour s’empêcher de dire des bêtises sur les juifs, peut-être. Je trouve ça un peu exagéré mais je ne suis pas allemande alors sans doute je ne peux pas vraiment comprendre.

Quand je pense que d’autres font comme si ça n’avait jamais existé ! La preuve, je n’ai jamais parlé de ça avec des Allemands, alors que j’en ai rencontré plein depuis que je suis petite. Alors que je sais qu’il vaut mieux discuter des choses difficiles plutôt que ne rien dire. Ces Allemands-là, au moins, affrontent la vérité. C’est rudement impressionnant.

Je me suis assise en rond avec ma correspondante et ses amis. Notre hôte distribue des chips et des canettes. C’est bien allemand, ça : les enfants ont toujours à manger dans leur chambre. Et un téléphone personnel. Comme les Américains dans les séries à la télé, comme dans « La Fête à la maison ». Voilà, il a une grande chambre, il peut inviter ses amis et il est tranquille, ses parents ne disent rien. J’aimerais bien grandir en Allemagne.

On grignote, ils discutent un peu, j’essaie de comprendre mais c’est difficile. Peut-être que les amis de l’ado de là-haut discutent de sa collection d’objets nazis, peut-être raconte-t-il les dernières choses qu’il a apprises sur cette période terrible ? Quel dommage que je ne puisse pas participer, lui poser des questions. Une occasion pareille… Barrière de la langue et peut-être une autre barrière que je n’arrive pas à définir. Je guette les réactions de Tanja. Elle n’a pas l’air d’en avoir particulièrement face la décoration envahissante.

Soudain une phrase lancée par un invité, une phrase que je comprends en entier. « Quand est-ce que tu arrêtes, avec tous tes trucs de merde ? », accompagnée d’un grand geste désignant affiches et vitrines. La réponse rigolarde de l’ado de là-haut ressemble à « Lâche-moi, je fais ce que je veux ! ». Et ma tête, alors, a court-circuité. Je ne sais plus réfléchir et ne suis plus sûre de rien, autant débrancher totalement.

Je n’ai aucun souvenir du départ, du retour chez Tanja. Je n’ai pas de souvenir d’avoir raconté mon après-midi à qui que ce soit, copains français, profs accompagnateurs. Pas raconté non plus au retour à Saumur, à mes parents. À personne. Je n’ai plus eu de souvenir de cet après-midi-là pendant des années. Journée fantôme, dans les limbes d’une histoire trop difficile à comprendre par un bébé-moi de 13 ans pour lequel le nazisme était mort par capitulation en 1945.

Un déclencheur indéfini dessilla ma mémoire dix ans plus tard. Atterrée, je formulai avec application : J’avais 13 ans. J’étais chez des fachos. Ils ne se flagellaient pas, ils entretenaient un culte.

Je ne me suis jamais sentie coupable de ne pas l’avoir compris. Il m’aurait été insupportable, loin de ceux qui m’expliquaient pas à pas les beautés et les horreurs du monde, d’admettre avoir partagé un après-midi entre ados dans la maison de l’ogre. Tout le monde n’a pas la force du Petit Poucet.

17 mai 2015

La femme et le gamin.

La discussion avait commencé vers 22h. Je l’entendais résonner dans la cour de l’immeuble, elle venait de l’une des fenêtres ouvertes. Cette promiscuité du voisinage sentait l’été.

C’était une dispute naissante entre un homme et une femme. Calmes, décidés à le rester. Leur intimité parvenait jusqu’à moi, trop. J’ai fermé ma fenêtre, j’ai pensé fort à eux, et j’ai oublié.

Au très petit matin, je me suis réveillée. Nuit pesante. L’Association n’est jamais loin de mes nuits, l’Association me réveille tôt, la lourdeur de l’air aussi. Elles se liguent contre mes grasses matinées. Et j’ouvre la fenêtre sur la nuit. Ils étaient encore là, l’homme la femme. Leurs voix dans la cour.

- Tu me dis que je peux partir avec mes potes, mais tu fais la gueule.

- C’est les mots que tu emploies. « Je me casse ». « Je me casse en vacances avec mes potes ». Tu te rends compte de la violence de ce que tu me dis, de comment tu me le présentes ? Oui, cent fois oui, je t’ai toujours dit que partir en vacances sans moi c’est normal, je comprends, je le défends pour moi aussi. Mais tu te… « casses » ? Tu veux vraiment tu considères vraiment c’est quoi ton idée en disant ça comme ça ? Se casser c’est fuir. Tu me fuis ? Voilà ce que je ne digère pas. Voilà ce qui me blesse. Pourquoi tu me l’as balancé comme ça en pleine figure ? Y’a quoi derrière ? C’est ça que je te demande.

- Je ne comprends pas ce que tu me dis. Si on peut partir l’un sans l’autre, c’est qu’on a besoin d’air, alors, c’est quoi le problème ?

- Avoir envie d’une semaine avec ses amis, ou se casser, se tirer, fuir l’autre, c’est différent. Pour moi c’est différent. Et je pensais que tu pouvais sentir la nuance. Merde, on est des adultes ! On n’a plus quinze ans !

- Tu vois, le souci, c’est que, moi, j’ai toujours quinze ans.

Alors ils n’ont plus parlé. J’ai écouté leur silence s’allonger. Et le cœur de cette femme subitement fiché dans le mien a renoncé à l’aimer toujours. Son cœur dans le mien a dit Je n’y peux plus rien.

J’ai refermé la fenêtre, retrouvé mon cœur heureux et amoureux, et je te souhaite, voisine, d’abord de la force pour les temps très proches, puis de belles années d’amours différentes, entre adultes heureux d’avoir grandi.