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18 septembre 2016

Deux minutes minimum, trois fois par jour.

publicite-ancienne-dentifrice-vademecum-899811934_ML.jpgElle se lave les dents. Devant elle, la pilule. Dernière ce soir, fin de la plaquette et fin de la prise, tout court. Elle est célibataire depuis quelques jours.

Bientôt, il y a le rendez-vous annuel avec la gynécologue. Elle lui dira : « Je venais te voir pour le renouvellement annuel. On va faire tout sauf ça, ce n’est plus utile. Et fais-moi une ordonnance pour les tests IST, j’ai été trompée. Les dates ? Oui, je les ai, grosso modo. Début août. Et dernier rapport à risque pour moi, disons, le 15, ou le 10... Oui, le 10. Ce n’est pas trop tôt pour faire les tests ?»

Alors, devant le miroir, sa bouche se déforme, s’étire et se distend. De sa gorge s’échappe une plainte misérable. Elle ne peut plus empêcher le dentifrice de couler sur son menton. Elle se découvre en vieillarde nourrie de force, la bouillie dégouline de ses commissures. Elle redouble de pleurs tant ce visage incontinent est devenu pathétique dans l’acharnement qu’elle déploie à poursuivre sa banale activité.

Elle pleure des yeux et de la bouche. Deux minutes de brossage, elle n’y est pas encore. La brosse électrique n’a pas encore donné le signal. Il faut persévérer. « Protégés ? Oui, il m’a dit que oui. Mais bon, peut-on faire confiance à ce qu’il a dit, hein ? Oui, je sais, je fais les tests quand même, pour le principe. »

Du cabinet de sa gynécologue, ses pensées basculent vers ce port où les amants ont pris conscience qu’ils allaient faire l’amour, plus tard dans la soirée. Où la question, muette ou non, des préservatifs a émergé. L’un des deux en avait déjà, l’un des deux est allé en acheter. Il y a des actions conscientes dans toute passion. Alors, la brosse à dents déclare que les deux minutes sont passées. Que le calvaire qu’elle s’inflige peut s’arrêter. Elle crache le reste de dentifrice qu’elle avait pu retenir, rince sa bouche, lave le bas de son visage, pose la brosse à dent, range ses sanglots.

Cet épisode-là est passé, elle a encore beaucoup de chapitres à passer en revue. Elle les imaginera tous, elle se les représentera tous, jusqu’à épuisement thématique et physique.

Mais elle fera attention : plus pendant le brossage. Il y a des limites esthétiques à la flagellation.

16 septembre 2016

Avance rapide – Le syndrome des ennuyeux.

next-ios-7-interface-symbol_318-35550.jpgEst-ce que ça vaut la peine, de raconter quelque chose, d’essayer d’expliquer un argument, au risque de ne pas être écoutée ? « Écoutée » ; il ne s'agit pas être comprise ou d'emporter l’avis, juste écoutée. Cela vaut-il la peine de s'exposer à l'ennui des autres ? Car ce que je voudrais partager ne tient pas en une phrase.

Prends ta respiration, lance-toi. Puis trop de bruits, trop d’attentions à captiver, je n’y arriverai jamais.

Faites place à la femme handicapée du récit ! Pause ! On la laisse parler, s'il vous plait ? Parce que cela lui est difficile. Merci de remiser vos saillies, remarques et sarcasmes sur sa lenteur. Elle parle, elle essaie.

Quelle violence, le saviez-vous, d'ouvrir la bouche en sachant que c’est voué à l’échec ? Entendre ses idées bien ordonnées tomber en lambeaux face à des auditeurs malicieux. « Trop long ! Trop de détails ! Trop compliqué ! Accouche ! » disent leurs yeux et parfois leurs bouches. Mais je fais des efforts pourtant, et cela ne vous demandera qu’une petite seconde de plus d’attention. Je ne le sais que trop, bande de zappeurs, j'en souffre aussi, mais je n’y arrive pas autrement. Soyez indulgents, je vous en supplie.

"Et donc ?"

Trop tard : l’un est parti à la cuisine, l’autre blague, le troisième enchaine sur un autre sujet « Ah, ça me fait penser à… ! »

J’enrage, j'ai honte, je m’embourbe dans ma petite histoire modeste et nulle, pas terminée pas d’intérêt. Je vous brusque un peu, je vais vous la dire malgré tout, la fin (« mais c’est qu’elle persévère, la bougresse ! »). Rien d'admirable – j’en ai perdu le fil et le sel, la pointe était prête, elle est émoussée – (mais qu'est-ce qui m'a pris de croire que je pourrais vous intéresser.). Sauver la face un petit peu, daignez écouter la fin de mon propos ou il deviendra misérable, ridicule, et moi avec lui. Capter un regard plutôt que l'assemblée, ils sont passés à autre chose et toi, voisin contraint d'écouter la suite, je te le promets, c'est bientôt fini. Conclure dans le brouhaha, sourire forcé : "voilà, c'était ce que je voulais dire". Et vouloir disparaitre.

"Et ça se termine comment ?"

Un jour, je me tairai, fatiguée de ravaler mes queues d’histoires tronquées. Fatiguée de chercher le courage de vous affronter, tous, un par un et en groupe de bretteurs complices.

Non, je ne les terminerai plus, les phrases interrompues par votre impatience. Si vos parenthèses et notes de bas de page vous paraissent plus urgentes à communiquer que de me laisser parler encore quelques secondes, alors je me tairai, battue, résignée à la seule conclusion logique : je suis insignifiante et vous êtes impitoyables.

"Tout ça pour ça ?"

Personne n’attend les mots que je vous destine pourtant. Me taire ne changera rien. Je ne me battrai plus, j’en ai assez. Je vous ferai la conversation bien sagement. Je ferai la discrète polie.

Je ne parlerai plus qu’en terrain amical, avec mes semblables : les timides et les lents de la langue. Les hoquetants et les pas sûrs d’eux. Ceux qu’on encourage du regard à continuer leur phrase car entre nous, on se soutient.

Même si on se trouve un peu longuet, mutuellement – nous ne sommes pas dupes –, et qu’on se coupe la parole, on reste attentif à l’autre et on finit notre incise par une excuse et une invitation à poursuivre. « Pardon, vas-y, je t’ai interrompu. »

Reprends, je t’écoute.